L'univers FACHO d'une petite fille de 10 ans

Publié le par Minh WANG

Quand j'étais petite, c'est-à-dire entre mes 8 à 13 ans (cet intervalle n'est pas sûr, mais je le borne supérieurement à 13 ans parce que c'est là qu'Internet est apparu dans ma vie), je passais l'essentiel de mon temps libre à imaginer un royaume PARFAITEMENT organisé et où tout était entièrement contrôlé. Les habitants de ce royaume n'éprouvaient jamais la difficulté du libre arbitre parce que chacun d'eux veillait minutieusement à n'agir que conformément à ce que la société exigeait d'elle.
Ce royaume-là, c'était le paradis du déterminisme : les transports publics étaient toujours rigoureusement à l'heure exacte, jamais une seule seconde de retard ou jamais même, un millième de seconde de retard (à ces âges-là, il m'était douloureux de voir le bus scolaire arriver avec deux minutes trop tard, ou plutôt il faut dire que ça m'angoissait.)


Dans cet univers interne, édification de mes songes rigides, je m'inquiétais de tous les détails organisationnels qui pouvaient me venir à l'esprit : les naissances et l'économie n'avaient rien, rien du tout de libéral ; je mettais des chiffres débiles pour m'aider à imaginer que je contrôlais tout : 2,1 enfants par famille de sorte que le nombre d'habitants ne décroissent pas. En outre, une telle société, puisque je la voulais si bien organisée, je ne la concevais pas sans esclaves : 20% de la population était totalement soumise et c'était elle qui s'adonnait aux basses besognes : domesticité, mines, boucheries, bûcheronneries, industries textiles et métallurgiques (ce sont ici des exemples qui me reviennent à l'esprit). En fait, les esclaves, je ne les qualifiais pas comme tels : je les nommais plus respectueusement "étrangers", en référence très probablement à notre société et peut-être à l'empire romain.
Non seulement, je voulais être certaine d'être au courant de tout ce qu'il s'y tramait, mais aussi, il fallait que je comprenne scrupuleusement tout. Aussi, je veillais à n'insérer dans ce royaume que de la technologie qui m'était accessible, c'est-à-dire, que je saisissais à peu près ; l'électricité n'apparut que très tardivement, quand je parvins enfin à me convaincre de l'existence des charges électriques. Les métros, trains et ascenseurs marchaient tous à force d'énergie thermique transformée en énergie mécanique ; les horloges officielles - qui sans électricité n'auraient en vérité pas connu la précision dont j'aurais rêvée - elles, fonctionnaient à l'énergie hydraulique, car mes jeunes yeux avaient apprécié le spectacle d'un moulin à eau que j'avais visité. La photographie existait car, j'avais lu un immense article sur Niecephore Niepce ; j'avais été heureuse d'apprendre que cette découverte était entièrement dissociée de l'électricité. Oui, l'électricité suscitait tant de malaise dans mon esprit peu vif que j'avais même tenté d'inventer une console de jeux vidéos qui marchait seulement à l'aide d'une espèce de lanterne magique, où on pouvait préprogrammer la chute de pièces de tetris et agir en appuyant sur des boutons analogiques ; je ne me souviens plus comment ça marchait, mais en tout cas, il me semble qu'à l'époque j'étais à peu près convaincue que ça pouvait fonctionner et que du coup, ce jeu-là avait bel et bien sa place dans mon royaume.
Les prisons étaient constituées de cageots qui pendaient dans les airs, les uns sur les autres ; les prisonniers - essentiellement des étrangers punis pour avoir tenté de s'évader de leur condition - souffraient le martyre, recroquevillés dans leur boîte où ils ne pouvaient pas se lever. Je me souviens d'ignobles détails techniques que je ne citerai pas ici.
A la tête de cette société, prédominait un prince. Il s'appelait Sebary Yount et en fait, il avait pas mal de pouvoir mais la plupart du temps, c'était sa grande famille qui s'impartissait des décisions importantes ; lui, il se cantonnait souvent à des activités de représentation : entre autres, il allait visiter les esclaves sur leur lieu de travail, pour les reparer de moral. Les étrangers n'étaient pas jaloux en ces moments-là, ils demandaient de meilleures conditions de travail et le prince, diplomate et bien conseillé, en accordait parfois : par exemple, les enfants de ces étrangers avaient le droit à une heure d'éducation par jour. Derrière ce prince, c'était un peu moi probablement. Alors que toutes mes camarades d'école rêvaient de devenir rose comme la belle au bois dormant, assommées par des Wald Disney terribles, moi je me fantasmais en dictateur facho ; probablement que la démarche intellectuelle - s'échapper de sa nullité intrinsèque et espérer un pouvoir quelconque - est à peu de choses près, la même. La seule vraie différence était que mon histoire était vide de tout romantisme et esthétiquement pas franchement valable.
Merveilleuse société ; elle me rassurait tant. Il me semblait qu'il me serait tellement plus simple de m'y trouver, d'avoir à suivre sans contradiction ses lois, fussent-elles lourdes et contraignantes ; dans ce royaume, tout le monde avait une place bien prédéfinie, il n'y avait pas de moquerie possible ; un nivellement qui n'aurait marginalisé personne, pas même moi, qui n'étais pas fichue de discuter avec mes camarades et de m'intéresser à eux.
Pourtant, conjointement à cet aspect-là tout à fait rassérénant, j'éprouvais à cause de mon royaume, la honte de moi-même : à la maison, je savais qu'on m'aurait méprisé si j'avais parlé de mes rêves dictatoriaux ; mes parents, gauchos, étaient-ils seulement conscients qu'ils nourrissaient sous leur toit un monstre, une petite fille à l'idéologie totalitaire, qui se gavait de toutes sortes d'information dans le seul et unique but de mieux faire fonctionner son royaume marxiste ; il y a tout lieu de penser que j'éprouvais aussi une onctuosité particulière, une certaine volupté, à cultiver ce mystère, mais en même temps, je me trouvais très bête, je voyais que c'était une déficience de ma part, un manque de jugeote, de ne pas savoir me confronter à la réalité souple et dans laquelle, les gens vraiment intelligents - comme mon grand frère - arrivaient à évoluer tant bien que mal. Alors, très soigneusement, à ma famille et à mes camarades, je cachais mon univers intérieur ; j'étais à l'affût de ce qui aurait pu en révéler l'existence, je veillais à ne rien faire jaillir de ma province imaginaire, car tout ceci constituait un secret fabuleusement licencieux : qui aurait admis que mon exutoire était une monarchie communiste ? Si je n'avais pas eu peur qu'on me découvrît, j'aurais certainement écrit un peu à son sujet, pour attester de la présence bien réelle, fût-elle uniquement réelle dans mes esprits, de cet univers. Je me souviens qu'une fois, j'avais gribouillé les 10 commandements du royaume de Luckain - l'un d'eux, je me souviens, était : "tous les hommes sont heureux, sauf les étrangers", sur une feuille de papier ; mais l'idée que quelqu'un la trouvât, m'épouvantait au plus haut point, si bien que je la dissimulais, sous le parquet de ma chambre.
Il va de soi que dans cette société, il n'y avait pas d'actes sexuels et de ce fait probablement, il n'y avait pas le moindre artiste ( ce n'était pas très dur de ne pas en inventer, puisque je n'en connaissais pas ou tout du moins, si j'en avais fréquentés de loin, je ne crois pas alors qu'ils ne m'apparaissaient comme tels). Il n'existait rien que des esthètes au service du prince, chargés de parer son palais, de le peaufiner en luxe. Pour ce qu'il en était de la vie intellectuelle - qui elle, aurait dû bel et bien exister, puisque mes parents me faisaient baigner dans un univers assez pédant d'universitaires débiles, eh bien, la vie intellectuelle, elle, se résumait à un seul et misérable lettré attitré, chargé d'écrire l'histoire honorable du royaume de Luckain : ses hauts faits.
Je le repète, dans mon utopie/dystopie, tout était totalement policé, y compris les divertissements publics ; la Corée du Nord est conceptuellement ce qu'il y a de plus proche de mon feu-petit paradis intellectuel. Même le sport de combat national que j'avais inventé, une sorte d'art martial qui se jouait avec des sabres et des pommes, ne s'apparentait pas vraiment pas à un duel. Il s'agissait davantage d'un ballet, orchestré d'un bout à l'autre, où l'issue du combat n'avait rien d'inattendu ; dans le royaume de Luckain, le déterminisme était à l'oeuvre y compris dans le sport.
Après mes 13 ans, sans doute qu'Internet m'a ouvert au monde et a paralysé mon imagination fasciste. Puis un peu tard, tardivement, comme je commençais à forger des so-called "amitiés", je me suis désennuyée un peu de la vie réelle. Ces rencontres ont anarchisé mes rêveries solitaires et ont débilité ma maniaquerie conceptuelle.
Bon. Ces expériences m'ont détournée de ma société idéale préférée et mon esprit s'est alors comme divinement assoupli ; j'en ai été très rassurée. Il n'empêche qu'il réside en moi un fond de totalitarisme ; dans mes esprits, loge de l'extrême-droite ou peut-être du communisme, ou en tout cas, quelque chose d'extrémiste. Et parmi la multitude de mes sentiments politiques actuels, je ressens une part de moi-même qui dédaigne toute activité artistique, tout désir d'emprise personnel ; un besoin d'être un citoyen médiocre, un boulon parmi tant d'autres : si je sautais, rien n'adviendrait, mais si tous mes boulons voisins disparaissaient, alors ça, ce serait problématique pour mon royaume.

Publié dans Politique Imagination

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Minh WANG 14/04/2014 12:13

Mais cette enfant décrite ici EST innocente!

Phil 14/04/2014 18:32

Ce n'est peut-être pas un rêve d'enfant que d'avoir une humanité égalitaire, libre et responsable. Les enfants sont peut-être plus réalistes !

Phil 10/04/2014 18:11

Et on croyait les enfants bons par nature...