JOURNAL INTIME D'UN FUTUR DICTATEUR (SOURD)

Publié le par Minh WANG

JOURNAL INTIME D'UN FUTUR DICTATEUR (SOURD)

Journal intime de Sebary III, jour 4012433


On m'a toujours traité comme un prince. Et c'est d'ailleurs ce que je suis. Beaucoup de gens aimeraient être à ma place, et sans doute, ont-ils raison de rêver de ce statut : peut-être qu'ils seraient capable de l'apprécier.

Mais je dois dire que ce n'est pas mon cas.
Mon père est mourant
.

Malgré tout ce que j'ai pu écrire précédemment dans ce carnet à son sujet, je crois qu'il a été un bon roi, un roi qui a su accomplir quelque chose de grand.

La révolution majeure du début de son règne a été celle de rendre son peuple sourd. Certes, j'aurais été heureux de savoir ce qu'est l'ouïe et d'assister à l'explosion finale qui a percé les tympans de tous les habitants de notre royaume - ma nounou m'en a tellement parlé (elle m'a dit que ça avait été le moment le plus beau de sa vie) : j'en veux un peu à mon père de l'avoir accompli avant ma naissance. Mais je suis tout de même très fier que ce soit mon père qui est l'auteur de cette révolution.
Ma mère a toujours pensé que mon père aurait dû faire en sorte que la famille royale soit la seule épargnée de cette "infirmité" (ce terme irritait toujours mon père quand elle l'employait, car ce dernier considérait la surdité comme une volupté) . Et ma mère a tout fait pour empêcher que je devienne sourd juste après naissance : elle a tenté de me cacher pendant la semaine qui précédait mon baptême de surdité ; finalement et heureusement, j'ai eu droit comme tous les enfants nés la même semaine comme moi, à une explosion. Mais je crois que mon père a eu une bonne réaction : à quoi bon être entendant lorsque tout le reste de la population est sourd ? Etre entendant, ça, ça aurait été une infirmité.
On dit qu'un bon roi doit accomplir une révolution majeure ; celle de mon grand-père, je la trouve médiocre et je déteste y penser.
Quand j'étais petit, j'expliquais souvent à ma nounou que lorsque je serai grand, ma révolution serait de rendre ma population aveugle ; mais c'était sans doute parce que je voulais accomplir quelque chose d'aussi somptueux que mon père, il n'y avait rien de symbolique là, rien de réfléchi. Et ma nounou est parvenue à me convaincre que ce serait bien mal pratique d'être à la fois sourd et aveugle.
Il y a un an ou deux, alors que j'étais encore à la faculté, mon père est venu me rendre visite. C'était un soir et je jouais avec deux de mes amis, dans ma chambre d'étudiant. Ce n'était pas une chambre d'étudiant aussi normale que celle de mes camarades (je dis ça mais je ne peux pas en être sûr parce que je n'ai jamais été autorisé à visiter que la mienne, à cause des consignes de sécurité) mais ses dimensions étaient tout à fait similaires à celle d'une chambre d'étudiant normale. Mes deux amis et moi avions installé une tente dans ma chambre, parce que comme tous les étudiants, nous rêvions de respirer l'air frais de la nature- je ne sais plus lequel de mes aïeuls à moi a entrepris cette révolution intermédiaire d'interdire l'air frais aux étudiants. Mes amis et moi avions si désespérément de besoin d'air frais que nous avions envie de recréer une ambiance de plein, et ça marchait. En effet, lorsque nous sortions de la tente, l'air de la pièce nous paraissait "frais", en comparaison avec l'air inter-tente. Je me souviens bien du bonheur que mes camarades-étudiants et moi-mêmes éprouvions, à cette époque.
Ce soir-là, nous avons accueilli mon père dans notre tente et il s'est mis à rire, se souvenant lui-même de ses années estudiantines, où lui aussi avait mal supporté la privation de la nature et de la vue du ciel.
Mes amis étaient un peu intimidés par la présence du roi mon père ; aussi je décidai de poser une question à mon père : je lui demandai qu'est-ce qui avait poussé mon aïeul à mener cette
révolution "contre la nature" à l'égard des étudiants.
Il m'expliqua alors que mon arrière-arrière-arrière-grand-père avait observé que les étudiants ne savaient pas se concentrer sur leurs études et il s'ensuivit un logorrhée - pardon mon père d'ainsi traiter vos paroles - dont je ne me souviens pas
. Il s'ensuivit une longue pause.

Puis, mon père reprit la parole et décida de questionner mes amis.
- Savez-vous pourquoi chaque roi se doit d'entreprendre une révolution majeure dans sa vie ?
L'un de mes amis, un fort en thème dont je m'amourachais justement parce qu'il me permettait d'obtenir des résultats brillants - non pas que mes professeurs osaient me mettre la moindre note médiocre - mais disons que mes travaux s'approchaient certainement plus des notes qu'on m'auraient octroyées sans lui ; donc, cet ami eut une réplique inoubliable. Je ne sais pas très bien s'il était au courant alors qu'il risquait sa vie en répondant de la sorte.
- Depuis que je suis petit, on me dit que les rois ont du sang magique et que leurs révolutions sont des messages des Dieux qu'ils se doivent de réaliser, sans quoi le cours du royaume risque de s'en trouver malchanceux. Moi, je ne crois pas aux Dieux ; il y a eu dans ma famille de nombreux prêtes. Et jamais je n'ai connu de personnes plus désillusionnées qu'ils ne l'étaient, au sujet de la prétendue existence des dieux. Personnellement, je pense que les révolutions sont là pour faire marcher l'économie, mais aussi et surtout, pour vérifier que le dictateur est encore capable d'exercer son pouvoir. Vous, monsieur, qui avez rendu tout le monde sourd, vous avez vraiment réalisé un "achievement". Non seulement, l'écriture est devenue beaucoup plus importante et nous nous sommes mis à lire bien davantage qu'auparavant. Les musiciens, ces parasites sociaux ont dû se reconvertir en serveurs ou en domestique pour la plupart. Les distractions ont diminué. Il a fallu installer des contrôleurs de surdité à tous les coins de rues. Tout un tas d
e métiers ont dû être crée.

Mais, ce dont je puis vous féliciter pour de bon, c'est que les sujets de votre royaume ont été amenés à exercer de nouvelles capacités qu'ils n'auraient jamais exercées, sans votre secours, sans votre révolution.

Question associée : Y a-t-il des sociétés entièrement composées de personnes sourdes ?

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