Les enseignants : tous des branleurs.

Publié le par Minh WANG

Je crois que je peux dire que j'avais une vie sociale assez intense.

Même s'il s'agissait toujours du même cercle de connaissance.

En effet, je fréquentais tout un tas de loosers confirmés. Des nanas et des types même pas drôles : mes anciens camarades de promo, tous devenus enseignants.
Je les voyais encore, par principe, parce que je savais qu'ils ne m'abandonneraient jamais. Mais en pratique, les soirées en leur compagnie se déroulaient toujours de la même manière et j'en avais de plus en plus marre. On se retrouvait dans un kebab, à quelques pas de la gare, en face d'un collège. Là-bas, les filles - dont je faisais partie - commandaient des monacos et les garçons, des bières. On en buvait beaucoup, mais elles ne coûtaient presque rien : 3 francs. C'est d'ailleurs pour le prix des boissons, qu'on choisissait ce resto miteux. La lumière des néons ne nous gênait pas : on y était habitués, avec les salles de classe. Cependant, ça donnait un air plutôt blafard à mes collègues, qui n'étaient même pas trentenaires. Sous l'effet des projecteurs, Lauriane, une grande duduche - pas méchante - ressemblait à une larve vivante. Un animal blême, à qui on aurait confié la lourde mission de transmettre deux-trois raisonnements mathématiques à des mioches encore plus amorphes qu'elle. La regarder me plongeait dans une névrose assez féroce. C'était affligeant de l'examiner, il me semblait qu'elle ne mourrait jamais, je préférais encore observer le rose de mon monaco. Vers l'entrée du Kebab, il y avait un baby-foot, mais personne, parmi mes anciens camarades, n'avait jamais l'idée de se lever pour y faire une partie. A la place de ça, on se collait tous autour de la table du fond : les femmes généralement sur le banc, les hommes sur des chaises autour. Et on s'écoutait.
L'essentiel de la soirée était constitué de lamentations : on parlait de nos vies. On ne disait pas qu'elles étaient misérables, mais c'était quand même le thème central. L'un des camarades, un prof d'anglais, qui devait avoir de la peine à bander devant les filles, tenait toujours à expliquer que si notre métier était considéré comme un job de loosers et de branleurs, c'était parce que les gens ne savaient pas. Que les gens ne savaient pas combien c'était un métier pénible et exposé et qui de surcroît, nécessitait beaucoup de travail. En deçà, disait-il, nous avions des horaires inflexibles qui demandaient un moral irréprochable. En fait, autour de ces bières, on passait notre temps à justifier le fait que notre métier n'était pas si facile que ça. Après une ou deux monacos, j'étais suffisamment détendue pour être d'accord avec n'importe quoi. Mais globalement, ces soirées entre enseignants ne m'apportaient plus grand chose de merveilleux.
Personnellement, depuis deux ans, j'avais décidé de ne plus enseigner. Ca me paraissait la moindre des choses. Quitte à être looser, autant l'être pour de vrai. Et puis, le contact avec les élèves ne m'attendrissait plus ; il ne me semblait plus nécessaire de me faire insulter par eux, pour essayer d'inculquer la résolution d'équations du second degré à des futurs plombiers. S'il avait fallu faire quelque choses de ces ados en rut, il m'aurait paru plus sensé de les faire travailler dans une usine, où ils auraient pu fabriquer des clous pour 2 francs de l'heure. Ces prolos de 15 ans auraient été certainement heureux de pouvoir se payer un Macdo avec leur propre argent, en fin de journée. A la place de ça, on les enfermait dans une salle de classe pour leur apprendre à faire quelque chose dont ils ne verraient jamais l'utilité et qui ne leur permettait même pas de se payer un cheeseburger - peut-être même pas à long terme. Je trouvais tout ça démago et au fond, je savais qu'à peu près tous mes collègues étaient de mon avis. En fait, je crois qu'on votait tous d'extrême-droite, sans l'avouer, et même si ça allait vraisemblablement à l'encontre de nos postes de travail. Mais qui d'entre nous aurait été capable pour garder son poste de travail : moi, je l'avais quitté pour de bon.
Quand les garçons buvaient vraiment assez, ils aimaient évoquer des soirées passées, qui les avais mis dans des états "improbables". En pratique, ça n'avait rien de très exaltant. Ils riaient fort et ils avaient tous un air de balourds.
Parfois, au milieu des bières et des néons, je pleurais la tournure qu'avait pris ma vie. Je me disais que j'avais toujours été faite pour quelque chose de mieux que ces soirées médiocres au Kebab. Je me disais que j'avais été destinée à quelque chose de plus chic, de plus recherché. Je me disais que s'il y avait quelqu'un dans ce groupe à qui la gloire devait advenir, eh bien, ça aurait été moi. J'avais bien envie de réussir. Maintenant, j'avais une idée plus précise de ... Maintenant que j'y pensais, mon rêve était de créer une spiritualité nouvelle et d'en devenir la prédicatrice. Une sorte de dalaï-lama féminin.

Y a-t-il des enseignants parmi mes lecteurs ???

Publié dans enseignement

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Phil 10/05/2014 19:12

Bonne idée, faire des clous pour deux balles horaires: avec ça, on aurait encore une industrie !
Exploiter la jeunesse n'est pas contre nature: les fourmis Oecophylla utilisent leurs larves pour coudre ensemble les feuilles dont elles font leur nid.

Uinseann 07/04/2014 13:35

Mes salutations,

"Y a-t-il des enseignants parmi mes lecteurs ???"

Je ne suis pas enseignant, pas même étudiant, je correspondrais plutôt à ces "ados en rut" qui finissent à l'usine. Alors même que je ne suis plus ado.

"La lumière des néons ne nous gênait pas : on y était habitués, avec les salles de classe. Cependant, ça donnait un air plutôt blafard à mes collègues, qui n'étaient même pas trentenaires. Sous l'effet des projecteurs, Lauriane, une grande duduche - pas méchante - ressemblait à une larve vivante."

Je crois que c'est exactement pour cette raison que je me suis toujours senti plus à l'aise sous les néons, que cette fausse lumière dévoile un visage plus véritable me rassure. Ou je me tourne simplement des films et j'aime cette drôle d'atmosphère.

"L'essentiel de la soirée était constitué de lamentations : on parlait de nos vies. On ne disait pas qu'elles étaient misérables, mais c'était quand même le thème central."

C'est récurrent, malgré que dans mon entourage je suis finalement le seul à évoquer le sujet. C'est d'ailleurs la tendance inverse qui s'applique par chez moi, on me raconte constamment comme la vie est magnifique et parfaite pour "eux".

"Parfois, au milieu des bières et des néons, je pleurais la tournure qu'avait pris ma vie. Je me disais que j'avais toujours été faite pour quelque chose de mieux que ces soirées médiocres au Kebab."

Quand on ego est au plus haut je me dis la même chose. Enfin, c'est ce que j'aimerais croire mais au final je ne serais jamais satisfait peu importe ce que ma vie devient.

"Maintenant que j'y pensais, mon rêve était de créer une spiritualité nouvelle et d'en devenir la prédicatrice. Une sorte de dalaï-lama féminin."

Je ne peux que rejoindre cette idée que j'ai partagé si souvent.

Un article agréable à lire, les mot s'animent très rapidement malgré que je ne sache si je dois sourire ou vous plaindre gentillement. Finalement ce ne sera ni l'un ni l'autre puisque arrivé à la conclusion vous n'aurez qu'un "Ouais !" franc qui à résonné dans mes murs.