Mes bads et moi

Publié le par Minh WANG

C'est parce que j'ai maladivement envie de vivre les choses que je les imagine et c'est parce que je les imagine, que je ne parviens plus à les vivre, tant mon petit esprit, habitué à ses propres raisonnements, ses propres sauts et ses propres incohérences, se satisfait de lui-même. Ah, comme elle est confortable cette imagination, comme j'aurais tort de ne vouloir m'y calfeutrer, quand chaque jour je m'aperçois de l'âpreté grotesque des actes et de la vie.
Certes, je ne vis pas hors de toute société, j'ai un fiancé et un travail qui tous deux méritent des interactions sociales ; mais au fond, je sais que ce que tous les jours je m'inflige comme mondanités - si elles en sont - est géré par une succession finie ou infinie d'automatismes ; et lorsque ces automatismes m'étouffent, ça m'arrive, je m'efforce de les assécher, du mieux que je peux, sans pour autant corrompre mon train de vie, résolument sédentaire et impropre à toute grandeur. Finalement, ces automatismes, pour naturels qu'ils sont devenus, reviennent, avec plus ou moins de loyauté. En général, je les retrouve entiers, en pleine forme.
Je m'interroge cependant. Demeurerais-je à jamais cette petite entité qui elle seule peut se satisfaire de sa situation. Resterais-je éternellement cette enseignante de collège aigrie, empêtrée avec facilité dans ces automatismes sus-mentionnés ? Dont on pourra se dire, si d'aventure quelqu'un m'observe - ce que je percevrais alors comme un moment de gloire - "En voilà une qui a su survivre à son besoin de grandeur contrit ! En voilà une, dont la douceur et la sympathie qui transparaissent sur son visage est le résultat d'un combat acharné contre ce à quoi elle a pu aspirer, il n'y a pas si longtemps ? Quelle abnégation dans la défaite ! Que de tourments si habilement détournés de la folie ! Remercions la nature qui est ainsi faite pour que cette sorte de personnes existe. Tant qu'elle survivra, survivra la société, moi avec.".
Souffrais-je de mon manque de succès ? Y a-t-il douleur morale ou souffrance physique ? Oh non, rien de tout ça : après tout, mon époque s'est montré à la fois assez clémente pour m'entretenir et assez cruelle pour me pointer du doigt ; elle a accepté de me trouver une occupation en prétendant que c'est moi qui suis venue à elle, elle a accepté de me rémunérer, et bien, en échange de quoi elle me reproche seulement de me ménager ; elle haït en effet ceux qui se ménagent et les voudrait compétitifs - au moins, comprend-elle son intérêt. Mais, comme ma société a basé son architecture sur des gens de ma congrégation, elle se méfie de moi ; elle veut alors contrôler mes pensées et censurer mes dires ; ainsi elle n'hésite pas à m'endoctriner, à m'instruire : elle me fait croire que je lui suis profondément utile, à une certaine échelle. Et quand je me plains de ne pas m'en apercevoir, on me réplique que c'est parce que cette échelle est si petite et si menue que mon observatoire seul ne saurait s'en rendre compte par lui-même, parce que mon effet est trop dilué. Alors, j'acquiesce et je m'endors ; le temps d'une sieste, j'ai déjà oublié mon objection et si ce n'est pas le cas, je m'ingénie à l'oublier, à occuper mes songes bien autrement. Ce qui est bien facile puisque mon époque regorge d'activités, pour celui qui veut bien les accepter.

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