La fille aux rêves (1)

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C'était dimanche matin, j'avais tout juste eu le temps d'ingurgiter quelques gorgées de café, quand on m'appela sur mon téléphone. Un membre de mon équipe de football m'annonça alors que notre entraînement de l'après-midi avait été annulé. Si je compris juste, notre coach avait dû s'absenter pour cause de décès et était parti dans le Sud de l'Italie, sa région d'origine.

Tout ceci signifiait que je passerai ma journée sans aucune activité de prévu.

J'étais sur mon fauteuil quand je reçus l'appel et sitôt qu'il prit fin, je me sentis soudainement vide et triste. Je vous rassure, ce n'est pas une sensation qui vient souvent hanter ma vie - je ne suis pas un de ces êtres dépressifs et apathiques que vous pouvez trouver en train d'errer dans des gares ou autres lieux publics en milieu de journée - d'habitude je sais m'occuper : j'ai un travail, des amis et je passe beaucoup de temps, tout dévoué à ma passion : les jeux vidéos. Globalement, je me dis que je suis quelqu'un qui n'est pas attiré par les pensées négatives. D'habitude, je sais les éviter.

Simplement ce jour-là, je m'étais réjoui de mon entraînement de football : c'était à la fois une activité sociale et physique - deux composantes que je ne retrouve ni dans mon métier de comptable ni dans mes soirées jeux vidéos. D'abord, je songeai à rappeler mon équipier pour lui proposer de manger ensemble, puis je me ravisai, me souvenant qu'il avait une copine et qu'il préfèrerait sans doute passer du temps avec elle.

Je saisis la tasse qui se trouvait sur la table basse devant moi ; elle était à moitié pleine du café que je venais de me servir, mais maintenant, avec la perspective de n'avoir rien à entreprendre de précis de la journée, je ne voyais pas l'intérêt de la terminer. Alors je me dirigeai vers la cuisine dans l'idée de la laver.

C'était une jolie tasse - recourbée juste à son extrémité - qu'une fille m'avait achetée, alors que nous nous étions promenés un dimanche matin justement, au marché aux puces. Je ne me rappelais plus de son nom mais elle avait été très tendre et j'avais passé une très bonne nuit à ses côtés ; le matin même, nous avions décidé d'aller boire un café au bord du lac. C'est là que nous étions tombés par hasard sur le marché aux puces et qu'à la hauteur d'un stand, la fille fut frappée par la tasse en question ; elle insista pour me l'offrir. Moi, je n'en avais pas spécialement envie - elle était bleue et il me semblait de mauvais goût de me procurer des couverts colorés quand le restant de ma vaisselle était uniformément blanche ; mais étonnamment, depuis que cette tasse avait fait apparition dans ma cuisine, c'était d'elle seule dont je me servais ; et je la trouvais même particulièrement jolie. La fille, je ne sais pas pourquoi, je ne l'ai jamais rappelée ; peut-être que nous n'avions simplement pas échangé nos numéros. En outre, je ne me souvenais ni de son nom, ni de son âge, ni même de sa tête. Le seul détail qui me revenait à l'esprit lui concernant, c'est qu'elle m'avait avoué que son but sur terre était celui d'apprendre le plus grand nombre de langues possibles : pour l'heure, elle n'en connaissait que quatre.

Je me demandais si aujourd'hui - puisque nous étions dimanche - se tenait le marché aux puces : qui sait, peut-être était-il possible d'y trouver des tasses semblables. J'avais presque envie de jeter un coup d'oeil en me baladant du côté du lac.

Du reste, la perspective de jouer sur ma PS3 toute la journée alors qu'il faisait grand beau m'ennuyait. Peut-être que cela venait d'un précepte que j'avais appris petit, avec ma maman : en effet, cette dernière refusait de me voir rester devant l'écran les jours de grands beaux ; elle estimait que c'était gâcher le beau de temps, que de l'ignorer. Et maintenant, il me semble que j'entends encore sa voix me reprocher mes trop nombreuses heures de jeux vidéos.

Je saisis mon téléphone portable en essayant de trouver quelqu'un d'autre à appeler mais, étrangement ce jour-là, il me parut important de reconquérir ma solitude. Si bien que je décidai bel et bien d'aller me promener, tout seul.

Je sortis de mon appartement après avoir pris soin de baisser tous les stores intégralement ; je verrouillai ensuite chacune de mes trois serrures. Toutes ces précautions, je me les imposais puisque j'habitais au rez-de-chaussée de mon immeuble ; un état de fait assez désolant parce que c'est là qu'on risque le plus facilement de se faire cambrioler.

L'air était si chaud, la lumière empourprait si agréablement toutes les vues imaginables, la vie semblait alors si facile que je songeais que les cambrioleurs n'auraient aucune envie de travailler aujourd'hui ; que comme moi, ils iraient plus volontiers se promener au soleil. Je ris un peu à cette idée.

Non loin de l'entrée de mon immeuble se dessinait un petit chemin dont je connaissais à peine l'existence, mais dont j'étais à peu près sûr qu'il me mènerait au Lac. C'était une de ces petites voies où l'herbe rabattue par quelques passages vous assure qu'il s'agit bel et bien d'un chemin pédestre. Je m'y risquais et bientôt, la route descendit, ce qui allait pour me rassurer puisque le lac se trouvait bien plus bas que mon logement. Devant, mes yeux admirèrent sans plus tarder la vue de l'eau et finalement, je me trouvais sur un trottoir au bord de l'eau.

Avec une petite déception, je constatai que ce n'était pas le jour du marché aux puces et que je ne trouverai pas de tasses semblables à la blanche. Là où aurait pu se tenir les étalages n'était qu'un large trottoir vide ; je longeai quelques instants le trottoir ; partout, des enfants se déplaçaient à vive allure. Certains se trouvaient sur des tricycles, d'autres sur des rollers et d'autres encore couraient simplement sur leurs pattes ; les parents appelaient les noms de leurs rejetons un peu partout, mais finalement ces derniers finissaient toujours pas revenir. Il commençait à faire vraiment chaud et j'en ressentais les effets sur ma peau.

Il faut préciser ici que je suis quelqu'un à la peau très blanche, qui ne supporte le soleil que lorsqu'il se fait discret et passif. Je repérai un morceau d'ombre à quelques mètres devant moi ; il y avait un banc inoccupé et je décidai de m'y asseoir.

D'autres enfants passaient encore et je remarquai que nombre d'entre eux portaient entre leurs mains des cornets de glace ; je tournai un peu ma tête et je compris la raison à ceci ; tout simplement, un stand de crèmes glacées était planté non loin.

Je me mis à observer le mouvement de l'eau et j'entrepris un point sur ma vie.

J'allais sur mes trente ans, je n'avais pas eu de petites copines depuis des années, je dormais régulièrement avec de jeunes femmes, mais je n'avais jamais éprouvé le besoin d'aller plus loin avec elles. J'étais comptable dans une entreprise s'occupant de vendre des matelas, qui appartenait à mon père et probablement que je pourrais travailler là encore un certain nombre d'années ; personne ne se plaignait jamais de mon travail, j'étais extrêmement précis et soigneux. Et puisque, mon petit frère réalisait l'ambition de mes parents, celle de devenir médecin, je n'avais pas de pression particulière quant à mon avenir. Pourtant, il me venait de plus en plus souvent l'impression qu'il allait être important qu'un jour ou un autre, je fonde une famille ; et la vue de ces enfants encourageait positivement cette pensée.

Oui, il allait me falloir une copine, une vraie, avec laquelle je pourrais me projeter. Une fille jolie et gentille, sans complication, avec laquelle je pourrais me promener le dimanche matin au bord du lac, avec un enfant ou deux. Après tout, je gardais de bons souvenirs de ma propre enfance et peut-être que je pourrais devenir à mon tour un père respectable. En outre, vivant seul depuis des années, j'avais amassé quelques économies qui me permettraient probablement d'obtenir facilement un prêt pour acheter un appartement - ou une petite maison, dans lequel je pourrais habiter avec cette future famille.

Comme je rêvais confusément à ce que je pourrais devenir, je vis s'asseoir à droite de moi sur le banc, une jeune femme ; le plus frappant était qu'elle portait des bottes transparents, en dessus de chaussettes oranges. Pour le reste, son accoutrement n'avait rien de particulier et je la considérais à première vue comme étant jolie. Elle portait des cheveux bruns, détaché et long jusqu'au centre de son dos. Globalement, j'aurais dit qu'elle était frêle, mais je ne suis pas trop sûr de ce que signifie ce mot.

Puisque, comme je le vous disais, je pensais au fait de fonder une famille, je me mis à imaginer cette jeune fille comme étant ma future femme et aussi, la future mère de mes enfants.

Il ne s'agissait pas d'un coup de foudre au sens propre du terme, mais disons qu'elle se trouvait exactement au moment où il le fallait pour je m'appesantisse longtemps sur elle. Elle se tenait très droite sur le banc, les mains sagement déposées à l'extrémité de ses genoux, formant ainsi un parfait angle droit à la hauteur de ses hanches. Je pris du plaisir à observer ses bras découverts en leur milieu, ils me semblèrent doux et j'aurais apprécié m'approcher d'eux. Sa poitrine, à la fois discrète et généreuse, formait une courbe agréable. Tout en continuant de la regarder fixement, je me mis à humer l'air ambiant, pour essayer de sentir la fille ; il m'apparaissait que son profil si harmonieux, se composerait parfaitement avec une de ces odeurs de filles, subtile et sans désagrément. (Rien à voir, avec la pestilence que j'avais connue en école de recrue, les premiers jours de mon service militaire.)

Je pensais ne pas être discret en l'examinant si précisément et si longuement, en tentant de m'empreindre de son odeur rien que par la vue ; je m'attendais d'ailleurs à ce qu'elle tournât à un moment ou à un autre la tête en ma direction ; fût-ce pour me dévisager et pour se plaindre de mon indiscrétion. Mais à mon grand désarroi, elle demeurait immobile, le regard captivé par le Lac. Certes, ses yeux ne restaient pas tout à fait statiques, ses pupilles que je voyais bien vivantes, semblaient suivre les remous de l'eau ; à moins que ce ne fut les mouettes au large. En tout cas, elle avait l'air s'amuser du spectacle de la nature, sans être distraite par le moindre élément humain. Comme si, ni moi qui insistais en la regardant, ni les enfants hurleurs qui traînaient de toutes parts, n'existions.

Elle me rappelait une tante à moi, une prof de biologie, toujours à l'affût de la moindre trace de nature. Même lorsqu'elle se trouvait en ville - quand elle venait chez mes parents - elle ne s'intéressait vraiment qu'aux composantes "étrangères" à l'homme, s'arrêtant ici pour un bouquet de lavande, s'attardant là sur un insecte rare, se penchant sur un sol pavé pour observer la mousse qui parvenait à y pousser.

Revenons à la fille. Son calme, si singulier, m'intriguait davantage au fur et à mesure que le temps passait et que je l'observais ; ma tête était maintenant tournée directement vers elle, je la fixais cette fois-ci en bonne et dû forme. Mon bras droit, quant à lui, je le laissais s'allonger sur le rebord du banc, comme pour approcher la fille, je tentais même de me déplacer de quelques millimètres plus près d'elle. Mais aucun de ces signaux que j'essayais pitoyablement d'envoyer ne donnait la moindre suite ; je me dis que j'étais un idiot que de vouloir accaparer son attention alors que son monde, celui qu'elle observait, avait l'air de l'apaiser si profondément. Cependant, j'étais à présent bien trop concentré sur elle pour parvenir à fixer mes préoccupations ou mon regard sur quoi que ce fût d'autre pour de vrai.

Je décidais alors que j'allais faire comme elle : observer l'eau et les oiseaux.

Pour ce faire, j'imitai sa position, j'attablai mes mains sur mes genoux, je directionnai mes pupilles vers le lac et je tentai d'y baigner mon regard. Enfin, je me composai un air souple et reposé. Mais cette position ne sut durer : bientôt, la frayeur de voir partir la fille sans que je pusse l'aborder me terrifia. Il fallait que j'agisse et vite.

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Minh WANG 12/07/2014 02:03

C'est sûr ! Et dire que c'est inspiré de personnages réels !

Phil 07/07/2014 10:29

Observer la mousse entre les pavés ? Ca devient préoccupant...