La fille aux rêves (2)

Publié le par Minh WANG

- Vous désirez une glace ? demandai-je.

La fille sursauta, mais elle répondit promptement, avec une voix assez peu surprenante compte tenu de mes observations précédentes : elle était légère et peu déterminée, laissant les syllabes s'envoler très rapidement après qu'elle les prononçât.

- Une glace … Oh … Vous voulez dire, à manger ?

- C'est ça. Il y a un stand juste là, vous voyez ? répliquai-je en lui désignant l'endroit du long de mon bras.

Elle cligna alors les yeux.

- C'est-à-dire que, euh, oui, j'en ai très envie, me confia-t-elle, favorablement.

Sans savoir pourquoi, le fait qu'elle acceptât me parût assez invraisemblable ; mais bien sûr, je fus très heureux de ce premier contact.

- C'est parfait. Quel parfum est-ce que vous aimeriez ?

- Mmm. Quelque chose de blanc.

Sur le moment, j'aurais préféré qu'elle me commande précisément ce dont elle avait envie ; mais il lui semblait si ardu de choisir que je me levai sans demander davantage. Je ne voulais pas commencer notre rencontre en la brusquant et alors, j'obéis un peu à contre-coeur, mais sans poser de question supplémentaire. Quoi qu'il en soit, j'étais bien trop heureux d'être parvenu à entamer la conversation et même une réaction spéciale de sa part n'allait pas gâcher mon bonheur.

- Je reviens dans une minute, lui dis-je.

Au stand, j'observais toutes les glaces blanches qu'il y avait : vanille, citron, coco, yoghurt ; même le caramel avait des reflets blancs. Jamais les glaces ne m'avaient paru si blanches et je ne savais faire s'opérer le moindre choix ; je finis par opter pour un double cornet vanille-citron et un double cornet coco-yoghurt : la fille choisirait le cornet blanc qui lui conviendrait le mieux.

Je revins vers le banc ; là, la fille s'était à nouveau mise à observer le lac, aussi captivée qu'elle l'avait été quelques minutes plus tôt. Pour manifester ma présence, j'approchai de ses yeux l'un des cornets.

- Ah oui, c'est vrai, c'est vous, s'exclama-t-elle comme si on l'avait réveillée et comme si elle m'avait complètement oublié pendant mon court trajet.

Elle saisit la glace ; j'hésitai à lui indiquer les parfums qu'elle tenait entre les mains, mais elle n'avait pas l'air d'être tout à fait mécontente de mon choix et d'ailleurs, elle semblait même ne pas y prêter la moindre attention, alors qu'elle commençait à la goûter.

- D'habitude, je fais très attention à ce que je mange. Et d'ailleurs, je ne suis pas censée manger une glace maintenant. Mais, je suis contente de moi, ces dernières minutes. C'est pour ça que j'ai accepté votre cadeau, m'expliqua-t-elle très spontanément.

- Oh, je suis ravi. Pourquoi est-ce que vous faites attention à votre ligne ? Vous êtes sportive ? m'enquis-je.

- Ah non ! Il n'y a pas que ceux qui font du sport qui sont inquiets de leur alimentation. Dans mon cas c'est parce que, pour mon métier, je dois dormir beaucoup plus que la moyenne. Et ce n'est pas évident de dormir beaucoup quand on mange des choses trop sucrées.

- Vous travaillez en dormant ?

- Oui, enfin, c'est une grande partie de mon travail.

- Dites-m'en plus. Vous êtes cobaye d'une entreprise travaillant sur le sommeil ? l'interrogeai-je.

Elle ouvrit la bouche puis se ravisa. Elle me dit que c'était un peu compliqué, qu'elle préférait savoir ce que je faisais moi. Sans détour, je lui répondis que j'étais comptable ; à cette entende - à supposer qu'elle m'eût entendu - elle ne réagit pas le moins du monde. Ceci interrompit le rythme de notre échange. Je laissai passer quelques instants, je la regardai mais elle ne manifestait plus tellement d'intérêt à mon égard. Alors je tentai de rattraper le coup.

- En fait, moi aussi, je suis proche du sommeil ; parce qu'en vérité je travaille pour une entreprise qui vend des matelas, poursuivis-je.

Elle tourna la tête dans ma direction.

- Oh, alors peut-être que j'ai dormi une fois sur un des matelas que votre entreprise a vendu.

La conversation était redevenue plus facile.

- Peut-être ! Vous dormez sur beaucoup de lits différents ?

- Oh, plein. Ca fait aussi partie de mon métier.

- De dormir sur des matelas différents ? Vous en avez testé beaucoup ?

- Oui, en effet, quelques uns.

Brusquement, elle se redressa et commença à croquer dans sa glace, entamant le biscuit très légèrement. Pour ma part, j'en étais encore exclusivement qu'à la crème. Et cette fois-ci, c'est elle qui décida de mener la conversation.

- Vous habitez loin ? me demanda-t-elle.

- Non : il suffit de monter par là. Et en une dizaine de minutes, vous y êtes. Et vous ?

- C'est-à-dire que non, en principe pas. Mais cette semaine, je loge dans un hôtel pas loin du tout.

- Que faites-vous à l'hôtel ?

- Eh bien, je travaille pour quelqu'un qui loge régulièrement dans cet hôtel.

- Ah oui : il faut absolument que vous me racontiez votre travail, ce n'est pas grave si c'est vraiment compliqué, j'ai tout le temps pour écouter. C'est dimanche et j'ai congé.

- En fait, ce n'est pas compliqué, simplement, les gens ne comprennent en général pas. Mais vous avez une tête à comprendre, alors je vais vous raconter, me dit-elle avant d'inspirer profondément. Mon métier consiste à rêver à la place des gens.

- Mmm, grommelais-je. Et vous rêvez pour cette personne qui loge dans l'hôtel ?

- Oui.

- Qu'est-ce que vous entendez par là ?

- Eh bien. Il s'agit de gens qui n'arrivent plus à rêver pendant leur sommeil ; qui ne gardent pas le moindre souvenir de leur nuit. Vous comprenez ?

- Pas vraiment. C'est effectivement un peu compliqué, admis-je. Mais je sens que je vais comprendre.

- Si vous trouvez compliqué, c'est peut-être parce que vous ne comprenez pas bien l'importance des rêves.

- Mais admettons que les rêves soient importants, répondis-je. Comment est-il possible de rêver pour quelqu'un d'autre ? Rêver, c'est une action personnelle, non ?

- Vous avez raison ; en tout cas, en principe, les rêves endormis sont tout à fait personnels, on est les seuls à les voir et à les entendre.

- Voilà, c'est ce que je voulais dire.

- En vérité, sous certaines circonstances, il se trouve que j'arrive à rentrer dans les esprits des gens et à rêver à leur place. Simplement, ça demande du travail. Ce n'est pas une science tout à fait précise. Et au départ, mes rêves sont souvent assez peu intéressants ; ils ne sont qu'une esquisse grossière de ce à quoi devraient rêver les gens qui font appel à mes services. Mais ils restent très importants tout de même.

- Vraiment ?

- Oui, je vous assure. En fait, le rêve participe à la vie. Et c'est très dangereux de croire qu'on peut s'en passer.

Cette conversation me dérangeait : il y avait quelque chose d'absurde dans le métier de cette fille : le pire était qu'elle n'avait pas l'air de plaisanter le moins du monde. Pour éclaircir sa situation, j'aurai voulu lui poser encore des questions mais elle interrompit notre échange.

- J'ai fini ma glace et je vois qu'il est l'heure. J'ai rendez-vous à l'hôtel.

- Attendez. Est-ce que nous pourrions nous revoir, peut-être ? Votre histoire de rêve, ça m'intéresse.

- Je devrais être réveillée un peu avant 18h. Vous voulez venir à la Crêperie, juste devant le Château d'Ouchy ? On pourra en rediscuter, si vous voulez.

J'acceptai et j'entrepris de noter ce rendez-vous sur mon téléphone portable, en installant une alarme, trente minutes avant l'heure proposée.

- Au fait, merci pour la glace. Elle était blanche comme je vous l'avais demandé. On ne remercie jamais assez les gens de vous offrir ce que vous demandez pour de vrai. Vous ne trouvez pas ?

- Euh - Oui, admis-je sans savoir ce dont elle parlait vraiment.

J'observais la fille se lever et dans son mouvement, je vis apparaître sur son côté droit, au milieu de ses cheveux noirs, une mèche blonde ; ma mère qui était blonde, avait une mèche de cheveux bruns exactement au même endroit et j'y vis alors une coïncidence plaisante. D'habitude, je m'ennuie des coïncidences, mais depuis que ma mère était morte - d'une leucémie à mes vingt ans, il était rare que je pense à elle sans qu'une tristesse trop importante vienne m'habiter mes esprits ; mais là, distrait par la présence de cette fille loufoque, le souvenir de ma mère m'apparut léger. La fatalité concurrençait avec le hasard, comme si l'un et l'autre, ces deux composantes de l'univers tenait à se faire accepter par ma vie.

C'est ainsi que, du souvenir de ma mère, je revins immédiatement à la fille aux rêves. Je me mis à la rechercher du regard et je finis par la trouver ; à présent, elle marchait, déjà bien éloignée du banc. Ses pas n'étaient pas tout à fait souples et dans leur succession, ils avaient quelque chose de saccadé, semblables aux mouvements des acteurs dans les premiers films muets ; vous savez ces films qui ne sont pas assez pourvus en images. Même s'il n'y avait rien de disgracieux dans la démarche de la fille, je trouvais qu'elle était étonnante et cela ajoutait quelque chose d'irréel à sa personne. Une fois qu'elle se fut suffisamment éloignée et que je ne pus plus l'apercevoir, je me levai à mon tour ; je me mis en marche, en direction de chez moi. Comme je re-longeai le bord du lac, je tentais de discerner ce qui m'avait le plus dérangé chez elle. Car oui, elle m'avait dérangé. Je me dis que peut-être que j'avais été simplement déçu de n'avoir pas perçu chez elle, un vrai intérêt pour ma personne et pire, elle n'avait même pas feint une opinion négative à mon égard. Je n'arrivais pas à penser à elle en des termes habituels. J'entends par là, je n'arrivais pas à savoir si il serait possible que nous sortions ensemble, comme j'avais sortir avec toutes les filles qui avaient fini par se trouver entre mes bras. Toutefois, puisque je ne la trouvais pas tout à fait réelle, je me dis qu'elle m'avait distraite et qu'en aucun cas, cette apparition ne pouvait avoir eu une influence néfaste sur ma vie ; je ne regrettais pas de l'avoir rencontrée. Mais, notre conversation me paraissait trop farfelue pour élever cette fille au rang d'amie probable.

Si je voulais la revoir, c'était parce que cette histoire de rêve m'intriguait. Je n'y croyais pas vraiment, mais la conversation avait été elle, bien réelle. Alors, j'attendais une suite, une conclusion à cette rencontre.

Comme j'en fus une nouvelle fois à me demander ce que j'allais faire jusqu'à mon prochain rendez-vous, à dix-huit heures, je me rappelai que je pouvais utiliser mon temps libre pour laver mon linge ; même si cette corvée n'avait rien de réjouissant, l'idée d'être libéré de lessive pendant la semaine à venir me plaisait : ce me permettrait de jouer plus sérieusement en réseau durant les jours à venir, ce soucis en moins. J'étais un garçon organisé et perpétuellement anxieux et parfois je me dis que je suis un être humain programmé pour être organisé et que le métier de comptable est exactement celui pour lequel je suis fait. Sans doute est-ce un peu étonnant et borné de croire que je ne suis ni plus ni moins mais un robot, mais le fait de le croire possède des vertus reposantes et rassurantes. C'est pour cette raison que je songeais à me marier. Il me semblait que c'était le cours naturel de mon existence.

Je remontais chez moi en empruntant une nouvelle fois la petite voie pédestre. Le chemin était pentu, de sorte que la rentrée fut physique, mais je n'étais pas mécontent d'utiliser mes jambes ; après tout, il fallait bien remplacer mon entraînement de football. Une fois arrivé à la maison, après l'histoire des trois serrures, je pénétrai dans l'appartement et je fis le tour des pièces pour lever l'intégralité des stores que j'avais baissés avant de partir me promener ; puis, j'ouvris la fenêtre de mon salon, pour aérer - des raisons évidentes font que mon appartement sent régulièrement le renfermé. Enfin, je me dirigeai vers les toilettes, avec le projet de me peigner - en dépit du très beau temps, un léger vent avait entrepris de défaire ma coiffe. Mais à peine que je me fus trouvé dans le couloir, mon oreille porta son attention sur un bruit étrange, dont la nature m'était inconnue et dont la provenance devait émaner de la pièce que j'avais tout juste quittée. C'était une espèce de crissement, de murmure physique et ceci me fit conclure qu'indéniablement, il y avait une présence - fût-elle venteuse - dans le salon.

L'éventualité d'un cambrioleur me glaça. Heureusement, je parvins à me raisonner et à me convaincre qu'elle n'était pas vraisemblable. Mais tout de même, ce n'était pas tout à fait rassuré que je me re-dirigeai vers le salon ; en guise de défense, je m'emparai d'un couteau suisse, entreposé sur le guéridon du couloir. Puis, je me déplaçai silencieusement, les chaussettes à même le parquet, sans lever les pieds, pour me faire insonore et invisible. A la hauteur de la porte, je laissai mon corps entier dans le couloir, et passai uniquement mes yeux au-delà de l'entrée.

Ce que je vis me surprit.

Publié dans fiction

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