FAR 1

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La fille aux rêves

PARTIE I

Chapitre 1

C'était dimanche matin, j'avais tout juste eu le temps d'ingurgiter quelques gorgées de café, quand on m'appela sur mon téléphone. Un membre de mon équipe de football m'annonça alors que notre entraînement de l'après-midi avait été annulé. Si je compris juste, notre coach avait dû s'absenter pour cause de décès familial - son grand oncle - et était parti dans le Sud de l'Italie, sa région d'origine.

- Je me demande quel genre de vie a eu ce type, avait rajouté mon équipier. J'espère qu'il a eu une belle vie et qu'il y a déniché du sens. Tu crois que la vie a un sens, toi, Arthur ?

A ces mots, je sentis mon coeur accélérer et se contrarier ; je n'étais pas dans une phase où j'aimais me poser ce genre de questions - métaphysiques. Je les avais évacuées récemment, pour cause de commodité ; bien sûr et pour sûr, les questions allaient revenir, mais je préférais retarder autant que possible cette période, passablement peu confortable. Et puis, il y avait quelque chose de surfait, de robotisé dans cette question, que j’avais dû entendre un bon millier de fois, toujours de la part de gens assez « nuls ». Et à chaque fois, au moment de répondre, j’étais coincé. Un petit peu comme, quand on essaie de faire entrer un clou trop épais dans une fente non prévue à cette effet. Tout compte fait, ce n’est pas une comparaison qui tient vraiment la route, puisque le clou, en appuyant fort, on peut généralement le forcer. Et moi, je n’arrivais jamais à répondre. Peu importe, je ne suis pas du genre à créer des comparaisons qui tiennent la route ; je suis pas du genre poète. A regarder mes vêtements - en haut un polo Lacoste clair absolument banal et en bas un jeans levis, à la coupe droite et à la couleur tiède - tout le monde le devine, que je ne suis pas poète. Enfin, certaines filles me l’ont déjà reproché, que je manquais d’imagination etc, etc, etc, et je crois qu’elles n’ont pas tout à fait tort ; en tout cas de leur point de vue, c’était un problème capital, puisqu’elles ont toutes fini par me quitter. Aussi, elles se sont plaintes de ma « décoration d’intérieur » ; pas de tableau futile accroché aux murs, pas de bibelot encombrants sur les étagères, pas de romans ; seulement quelques journaux et des magazines sur la table basse du salon. Mes meubles, à l’exception de mon lit, sont tous IKEA ; il faut dire que mon travail se trouve très exactement à trois minutes trente d’un supermarché IKEA et c’est peut-être une coïncidence merveilleuse. Pourtant, aucune fille n’a jamais trouvé ça merveilleux.

Toujours l’oreille contre le téléphone, et la tête forcément un peu penchée, je fermai les yeux, puis les ré-ouvris, du côté de la fenêtre. En face, à cinquante mètres peut-être, était planté un gros sapin, dont le bas du fût - imposant - se trouvait au même niveau que ma vitre. Le haut de l’arbre n’était pas visible de là où je me trouvais, coupé par le cadre de la fenêtre. A côté du sapin, se trouvait un immeuble de qualité moyenne, semblable au mien - avec des « briques » qui ressemblaient à des stores et c’était peut-être le plus surprenant. Il s’agissait d’un mur qui sentait le préfabriqué à plein nez, pourtant, ça n’en était pas. Le haut de l’immeuble - lui, je pouvais l’apercevoir - ; était surplombé par un toit à la pente douce et grise. Cette vue n’avait rien de très inspirant pour répondre à la question de mon équipier « Tu crois que la vie a un sens ? ». Ce panorama n’avait rien de rare, pour tout dire et j’aurais mieux fait d’aller chercher une réponse originale sur Internet, sur un forum de discussion. Mais, mes mains étaient occupées par ce satané téléphone. Alors, j’ouvris les yeux encore plus grand, jusqu’à les écarquiller - ils étaient sans doute un peu exorbités - et là, je vis un petit oiseau ; il volait, tout contre le sapin, assez discret, à l’allure d’un petit point noir, délaissé là par mégarde. Un peu comme une poussière sur un écran d’ordinateur, qui peuple l’écran et qui, sans déranger, peut se faire remarquer si on y prend garde. Tout minuscule, il voletait comme un moineau (peut-être était-ce un moineau du reste), et ça, c’était inspirant.

Si on se délivrait de cette question, et qu’on se la posait pas, comme un moineau, alors sans doute, la vie aurait plus de sens, finis-je pas répondre, pas mécontent de ce que je venais de proférer.

L’équipier n’a rien répondu, il était pas du genre poète non plus ; puis, à l’autre bout du téléphone, il y eut un bruit étrange et dérangenant. « GROUIG GROUIG », c’était une succession de couinements étranglés, comme des cochons qu’on égorgerait : des braillements stridents évoquant un abattage imminent. C’était éprouvant d’écouter ça.

Tu m’excuseras, dit-il, mais on m’appelle sur l’autre téléphone, je vais devoir raccrocher.

Ah ! Les cris d’animaux agonisant, je venais de le comprendre, il s’agissait de sa sonnerie de téléphone. Fallait être un peu fêlé, tout de même, pour mettre des cochons qu’on égorge en sonnerie de téléphone, un peu fêlé, oui.

Le plus drôle dans l’affaire c’était que, cette « mélodie », reproduisant des cochons qu’on égorge, était certes d’un goût épouvantable, mais je l’avais déjà entendue quelque part. J’essayais de me souvenir où, pendant quelques instants, comme je n’avais pas quitté des yeux, le petit moineau.

En même temps, je conclus aussi l’appel : « OK. Merci de m’avoir appelé, sans toi, j’y serai aller, à ce fichu entraînement. »

De rien, fit-il avant de raccrocher.

Je m’en souvins ! - pour la sonnerie de téléphone. Il y a quelques années de ça, avec un copain à tendance végétarienne - un vendeur de jouets - on était partis en Thaïlande, en sac-à-dos ; ma première fois en Asie. L’ami en question s’appelait Robert et je précise que ni l’un ni l’autre d’entre nous ne sommes homosexuels. Dans un guide pour touristes - à l’époque, Internet n’était pas si répandu - Robert avait déniché l’adresse d’un restaurant végétarien réputé à Bangkok ; la critique était à la fois dithyrambique et à la fois mystérieuse, laissant sous-entendre que le repas pouvait être inattendu pour les papilles et qu’il fallait tenter l’expérience. Le copain végétarien, ça lui avait donné sacrément envie. Tellement d’ailleurs, qu’il avait décrété - à moins que ce ne fut son estomac végétarien qui le réclamait - au bout de quelques jours, qu’il fallait que nous y mangions. Je me rappelle précisément du moment où il avait soudainement ressenti ce besoin. On était dans le hall d’un hôtel, peuplé de grands meubles en bois luisants et glissants ; on s’est extirpé de là et on a emprunté le premier taxi qui passait. nous avions indiqué l’adresse au chauffeur. Le voiture ne semblait pas tout à fait officielle, il manquait des vitres aux fenêtres, il n’y avait pas de climatisation et pour ce qui est du compteur, on avait beau le chercher, de part et d’autres du cadre, il ne se trouvait nulle part. De surcroît, la conduite n’avait rien de significativement rassurante : le taximan faisait cahoter la voiture dans tous les sens, il faut dire qu’il empruntait des petites routes miteuses, peut-être même pas destinées aux quatre-roues ; nos corps rebondissaient brutalement sur les banquettes arrières, ça provoquait des maux dans nos colonnes vertébrales. Le trajet durait depuis un moment d’ailleurs, quand avec mon ami, nous nous interrogeâmes sur le professionnalisme du conducteur et si, au bout du compte, il allait vraiment nous mener au restaurant végétarien en question. Alors mon ami et moi-même étions en train de discuter, en français, le téléphone du taximan se mit à vibrer ; l’engin était déposé sur le siège avant du passager. Le chauffeur, du bout de son bras droit - tatoué non sans vulgarité par une calligraphie chinoise - tenta de le saisir mais, dans l’empressement, le téléphone glissa (…) glissa et finit, par tomber de son trône, pour se faufiler en dessous du siège. La scène était un peu épique. Au bout d’un moment, comme il n’avait pas répondu, la sonnerie du portable s’enclencha automatiquement ; et, il s’agissait précisément des mêmes couinements de porcs sur le point de se faire égorger : les mêmes que ceux que j’avais entendu chez mon équipier. Comme c’est curieux les coïncidences. Finalement, pour terminer l’histoire de Thaïlande, le chauffeur était arrivé à bon port - le restaurant végétarien - avec en fond sonore dans le voiture, ces porcs criards en train de se faire égorger. Ca, c’était une histoire. Mon ami végétarien, s’en était retrouvé à table, avec l’estomac un peu noué. C’est dommage, les mets du restaurant, colorés et parfumés, invitaient à une dégustation profonde, appelant toutes les régions du palais et du ventre à se réunir pour apprécier les sonorités nouvelles de ces plats.

En repensant à ce souvenir mordant de vacances, j’avais ri un bout coup intérieur, assis sur le canapé de mon salon. Puis finalement, j’en revins à mon présent et me mis à contempler le dimanche que j’allais devoir vivre. Mince. L'annulation de mes deux heures de football annonçait que j'allai passer ma journée de congé, sans aucune activité de prévu. Ma petite vie, mon train-train ponctué par le travail, le repas, le sport, les jeux et les filles, ce qui me permettait de vivre sur cette terre, assez confortablement, il faut bien le dire. Et les imprévus, je les trouvais généralement indigestes, au mieux rapidement oublié.

A travers la fenêtre, il y avait encore un moineau qui voltigeait, l’air d’être moyennement concerné par mon existence. De fait, il ne devait pas m’apercevoir. Il semblait égayé et léger, se frottant les ailes aux courants d’airs ; aux minuscules rafales de vent. En bref, il « profitait » du beau temps. En effet, le soleil, ce jour-là, aurait pu difficilement faire mieux ; il brillait sur le ciel, uniformément bleu, si bleu d’ailleurs, qu’il en devenait opaque ; tous les objets - arbres, feuilles, toits, immeubles, resplendissaient d’un éclat assez précis, assez net : ce qui avait pour effet de faire apparaître des contours et des nuances très coquettes, sur ces objets, qui d’ordinaire bénéficiait plutôt de l’obscurité des mauvais jours - et ces derniers étaient nombreux. Ca rappelait un peu les bande-dessinées aux lignes claires, du genre Tintin et Milou.

Les couleurs bigarrés de la journée qui commençait n’affectèrent cependant en rien mon sentiment général face à ce dimanche : je m’étais soudainement senti vide et triste, après avoir appris qu’il n’y aurait pas de football. Vide et triste, le genre de sentiments qui vous rend aussi plat qu’une feuille. Vide et triste, mince quoi. Ce n'est pas une sensation qui vient souvent hanter ma vie - je ne suis pas un de ces êtres dépressifs et apathiques que vous pouvez trouver en train d'errer dans des gares ou autres lieux publics en milieu de journée - d'habitude je sais m'occuper : j'ai un travail, des amis et je passe beaucoup de temps, tout dévoué à ma passion : les jeux vidéos. Globalement, je me dis que je suis quelqu'un qui n'est pas attiré par les pensées négatives ; bien sûr, il y a des périodes d’orage et de tempêtes, mais d’habitude, je sais les éviter. Comme je le dis, j'essaie de ne pas trop me poser de questions depuis que je me suis aperçu que la vie était plus facile lorsqu’on ne s’en pose pas trop. Après tout, les questions, le plus souvent sont théoriques, plus encore que les réponses.

Simplement, ce jour-là, je m'étais réjoui de mon entraînement de football : c'était à la fois une activité sociale et physique - deux composantes que je ne retrouve ni dans mon métier de comptable ni dans mes soirées jeux vidéos. D'abord, je songeai à rappeler mon équipier pour lui proposer de manger ensemble, puis je me ravisai, me souvenant qu'il avait une copine et qu'il préfèrerait sans doute passer du temps avec elle. Quant à mon pote végétarien, je le savais en vacances, du côté de la Hollande, je crois. Peut-être pas, mais j’avais dans l’idée qu’il était parti à Amsterdam fumer des pétards, dans l’arrière-fond d’un café.

Je saisis la tasse qui se trouvait sur la table basse devant moi ; elle était à moitié pleine du café que je venais de me servir, mais maintenant, avec la perspective de n'avoir rien à entreprendre de précis de la journée, je ne voyais pas l'intérêt de la terminer. Alors je me dirigeai vers la cuisine dans l'idée de la laver.

C'était une jolie tasse - recourbée juste à son extrémité - qu'une fille m'avait achetée, alors que nous nous étions promenés un dimanche matin justement, au marché aux puces. Je ne me rappelais plus de son nom - à la fille - mais elle avait été très tendre et j'avais passé une très bonne nuit, très douce, à ses côtés ; le matin même, nous avions décidé d'aller boire un café au bord du lac. C'est là que nous étions tombés par hasard sur le marché aux puces et qu'à la hauteur d'un stand, la fille fut frappée par la tasse en question ; elle insista pour me l'offrir. Moi, je n'en avais pas spécialement envie - elle était bleue et il me semblait de mauvais goût de me procurer des couverts colorés quand le restant de ma vaisselle était uniformément blanche ; mais étonnamment, depuis que cette tasse avait fait apparition dans ma cuisine, c'était d'elle seule dont je me servais ; et je la trouvais même particulièrement jolie. La fille, je ne sais pas pourquoi, je ne l'ai jamais rappelée ; peut-être que nous n'avions simplement pas échangé nos numéros. En outre, je ne me souvenais ni de son nom, ni de son âge, ni même de sa tête. Un mauvais départ. Le seul détail qui me revenait à l'esprit lui concernant, c'est qu'elle m'avait avoué que son but sur terre était celui d'apprendre le plus grand nombre de langues possibles : pour l'heure, elle n'en connaissait que quatre. A bien y réfléchir, il y avait comme une ambiance générale qui se dégageait de notre échange avec cette fille ; cette ambiance, c'était que vraisemblablement, nous nous comprenions. Il y a des personnes, avec lesquelles le contact est compliqué et où, tous les mots qu'on prononce semblent désespérément tomber dans un vide et ne trouver ni fond sur lequel rebondir, ni apesanteur pour atténuer la chute ; mais avec cette fille alors, tout le contact s'était bien passé, nous n'avions simplement pas eu à parler pour nous comprendre et lorsque nous nous étions parlé, c'était alors - il me semble - pour exprimer des idées ou des actes que nous aurions tout aussi bien pu nous raconter par "osmose". Peut-être d'ailleurs que nous nous étions si bien compris, qu'il n'y avait pas eu de raisons à poursuivre notre relation et c'était peut-être pour cette raison que nous ne nous étions pas donné la moindre nouvelle.

Je me demandais si aujourd'hui - puisque nous étions dimanche - se tenait le marché aux puces : qui sait, peut-être était-il possible d'y trouver des tasses semblables. J'avais presque envie de jeter un coup d'oeil en me baladant du côté du lac.

Du reste, la perspective de jouer sur ma PS3 toute la journée alors qu'il faisait grand beau m'ennuyait. Peut-être que cela venait d'un précepte que j'avais appris petit, avec ma maman : en effet, cette dernière refusait de me voir rester devant l'écran les jours de grand beau ; elle estimait que c'était gâcher le beau de temps, que de l'ignorer. Et maintenant, il me semble que j'entends encore sa voix me reprocher mes trop nombreuses heures de jeux vidéos. Parfois, je vis dans le passé et ça, c'est presque aussi néfaste que les pensées métaphysiques.

Je saisis mon téléphone portable en essayant de trouver quelqu'un d'autre à appeler mais, étrangement ce jour-là, il me parut important de reconquérir ma solitude. Si bien que je décidai bel et bien d'aller me promener, seul avec moi-même.

Je sortis de mon appartement après avoir pris soin de baisser tous les stores intégralement ; de mes mains adroites, je verrouillai ensuite chacune de mes trois serrures. Toutes ces précautions, je me les imposais puisque j'habitais au rez-de-chaussée de mon immeuble ; un état de fait assez désolant parce que c'est là qu'on risque le plus facilement de se faire cambrioler.

Dehors, l'air était si chaud, la lumière empourprait si agréablement toutes les vues imaginables, la vie semblait alors si facile que je songeais que les cambrioleurs n'auraient aucune envie de travailler aujourd'hui ; que comme moi, ils iraient plus volontiers se promener au soleil. Je ris un peu à cette idée.

Non loin de l'entrée de mon immeuble se dessinait un petit chemin dont je connaissais à peine l'existence, mais dont j'étais à peu près sûr qu'il me mènerait au Lac. C'était une de ces petites voies où l'herbe rabattue par quelques passages vous assure qu'il s'agit bel et bien d'un chemin pédestre. Je m'y risquais et bientôt, la route descendit, ce qui allait pour me rassurer puisque le lac se trouvait bien plus bas que mon logement. Au devant, mes yeux admirèrent la vue de l'eau et finalement, au terme de quelques accélérations, du à la dénivellation du terrain, je me trouvais sur un trottoir, au bord du lac.

Avec une petite déception, je constatai que ce n'était pas le jour du marché aux puces - il ne devait être que mensuel - et que je ne trouverai pas de tasses semblables à la blanche. Là où aurait pu se tenir les étalages, seul un large trottoir vide s'étendait. Je longeai quelques instants le route et, comme je marchai, je me mis à observer la nature des passants ; partout, des enfants se déplaçaient, et à vive allure pour la majorité d'entre eux. Certains se trouvaient sur des tricycles, d'autres sur des rollers et d'autres encore couraient simplement sur leurs pattes ; les parents appelaient les noms de leurs rejetons un peu partout. Finalement ces derniers finissaient toujours pas revenir vers eux. Il commençait à faire vraiment chaud et j'en ressentais les effets sur ma peau.

Il faut préciser ici que je suis quelqu'un à la peau très blanche, qui ne supporte le soleil que lorsqu'il se fait discret et passif. Ainsi, lorsque je repérai un morceau d'ombre à quelques mètres devant moi, où se trouvait un banc inoccupé, je décidai de m'y asseoir.

D'autres enfants passaient encore et je remarquai que nombre d'entre eux portaient entre leurs mains des cornets de glace ; un stand de crèmes glacées était situé non loin.

Devant, le mouvement de l'eau était lent et constant, comme une ballade de piano, où chaque note représente la vague d'un coin du paysage mais où la mélodie générale est douce et reposante ; les vagues ondulaient timides mais persistantes, semblables à une force légère et en même temps, déterminée. C'est sur ce banc, en regardant les minces remous du lac que j'entrepris un point sur ma vie.

J'allais sur mes trente ans, je n'avais pas eu de petites copines depuis des années, je dormais régulièrement avec de jeunes femmes, toutes m'avaient apporté un bout de leur réalité, en me racontant leur vision du monde et leur passion, mais je n'avais jamais éprouvé le besoin d'aller plus loin avec aucune d'entre elles. Jusqu'à très récemment, il me semblait plus important de réaliser mes grandes ambitions professionnelles, mais plus j'avançais avec l'âge et moins elles ne me semblaient importantes et d'ailleurs, je crois que je les oubliais progressivement, à force de ne pas savoir comment les "atteindre". J'étais comptable dans une entreprise s'occupant de vendre des matelas. C'était un petit commerce qui appartenait à mon père ; ainsi, je n'avais pas grand souci à me faire et probablement que je pourrais travailler là encore un certain nombre d'années ; personne ne se plaignait jamais de mon travail, j'étais extrêmement précis et soigneux. Les autres employés de l'entreprise m'appréciaient et ce - je le crois - indépendamment du fait que j'étais le fils du patron. Il se trouve que je me montrais discret et assez effacé. Cette attitude n'était pas composée ou travaillée, c'était simplement dans ma nature de ne pas savoir m'exprimer et de parler le moins possible.

A tout bien y réfléchir, je n'avais pas l'ambition de changer de gagne-pain, pas dans un futur proche du moins. Certes, être comptable dans l'entreprise familiale n'apparaissait pas comme étant une activité glorieuse et pleine de mérite et ne faisait certain pâlir d'envie tous mes copains - Robert, le vendeur de jouet ne trouvait rien à y redire, mais il ne semblait pas particulièrement envieux. Comptable chez papa, ça n'avait rien de romantique non plus et ça ne faisait pas rêver la majorité des filles. Mais, puisque mon petit frère réalisait le désir de mes parents, celui de voir leur fils devenir médecin, je n'avais pas de pression particulière, pas d’injection extérieure à moi-même, quant à mon propre avenir ; je n’avais pas la sensation de décevoir qui que ce soit. Et de mon côté, j’avais trouvé un certain équilibre avec mes jeux videos.

Malgré cette situation confortable de célibataire salarié, il me venait de plus en plus souvent l'impression qu'il allait être important qu'un jour ou un autre, je fonde une famille ; et la vue de ces enfants, gambadant et sautant, encourageait positivement cette pensée.

Oui, il allait me falloir une copine, une vraie, avec laquelle je pourrais me projeter. Une fille jolie et gentille, sans complication, avec laquelle je pourrais me promener le dimanche matin au bord du lac, avec un enfant ou deux. Après tout, je gardais de bons souvenirs de ma propre enfance et sans doute que je pourrais à mon tour devenir un père respectable. En outre, vivant seul depuis des années, j'avais amassé quelques économies qui me permettraient d'obtenir facilement un prêt pour acheter un appartement - ou une petite maison -, dans lequel ma future famille logerait.

Parfois, lorsque je réfléchissais à moi, j’avais cette expérience de pensée : je m’imaginais, petit et minuscule comme un playmobile et alors, je me voyais de loin, avec ma veste en plastique jaune, mes jambes fines et de couleur unie, seulement capable de me plier au niveau de l’abdomen. J’imaginais que je n’étais rien de plus qu’un tout petit personnage en plastique et c’était assez rassurant. A ce format, il me semblait tout naturel de m’affubler d’une femme - playmobile également - et d’un enfant ou deux - eux aussi playmobile. A quelques pas de mon bureau, il y avait un magasin à jouets (celui où travaille mon ami végétarien) et dans la vitrine principale, se trouvait une maison playmobile, avec ses briques en brun clair plastique, son balcon. Lorsque mes pas me portaient devant la boutique, je tournais toujours la tête pour l’observer. Là, dans chacune des pièces de la maison en plastique, des petits personnages s’attelaient à des occupations bien précises. Dans l’une des chambres, au dernier étage, dormait une famille entière. Un paravent séparait le lit double des parents de ceux, superposés des enfants ; dans le double, était allongé, sous une couverture en plastique, le père de famille. Ce playmobile-père-de-famille pouvait me ressembler ; en tout cas, la couleur des cheveux correspondait et puis, mon teint clair, presque translucide, se rapprochait de celui de la figurine. En outre, nous partagions la texture de peau : nos visages étaient encore immaculés - sans ride. Et alors, le fait de m’identifier avec cette poupée, ça me faisait sacrément réfléchir. Serais-je moi aussi un papa de famille, comme cette poupée playmobile ?

Bien sûr, sur Internet, j’avais tout un tas d’amis et chacun menait un train de vie différent, certains s’était mariés, d’autres avaient eu des enfants, d’autres encore restaient célibataires, à 40 ans passés. Mais avec eux, on ne discutait jamais trop de nos vies personnelles, nous avions … comment dire … d’autres sujets de conversation. Et alors, chaque fois que je passais devant la vitrine du magasin, que je voyais ces playmobiles bien affairés à leur activité domestique, je me posais des questions.

Ce dimanche matin-là, j’étais en train de penser à tout ça, à mon avenir, à la possibilité de devenir époux puis père quand, soudain, dans mon champ de vision, apparut un avion. Il volait à travers le soleil, enfin, il passait sur le soleil, décrivant sur la sphère un petit point noir redoutable.

C’est à ce moment-là, précisément à ce moment-là, alors que j’étais en train d’observer ce satané avion, qui avait le culot de passer dans mon champ de vision devant le soleil, que je vis s'asseoir à droite de moi et sur le banc, une jeune femme. « Voir » n'est pas tout à fait exact, mon regard était du côté du ciel, mais disons que je sentis que quelqu’un s’assit à côté de moi, sur le banc. Je ne sais pas lequel de mes cinq sens me le dit, mais je sus qu’il s’agissait d’une femme, plutôt jeune. Naturellement alors, je tournai la tête. Le plus frappant était qu'elle portait des bottes transparentes, en dessus de chaussettes oranges. Pour le reste, son accoutrement n'avait rien de particulier et je la considérais à première vue comme étant jolie. Elle portait des cheveux bruns, détaché et long jusqu'au centre de son dos. Globalement, j'aurais dit qu'elle était frêle, mais je ne suis pas trop sûr de ce que signifie ce mot.

Puisque, comme je le vous disais, j’avais comme dans l'idée de fonder une famille, je me mis à imaginer cette jeune fille comme étant ma future femme et aussi, la future mère de mes futurs enfants.

Il ne s'agissait pas d'un coup de foudre au sens propre du terme, mais disons qu'elle se trouvait exactement au moment où il le fallait pour je m'appesantisse longtemps sur elle.

Elle se tenait très droite sur le banc, les mains sagement déposées à l'extrémité de ses genoux, formant ainsi un parfait angle droit à la hauteur de ses hanches. Je pris du plaisir à observer ses bras découverts en leur milieu, ils me semblèrent doux et j'aurais apprécié m'approcher d'eux. Sa poitrine, à la fois discrète et généreuse, formait une courbe agréable. Sa chevelure, à peu près aussi raide et immobile que tout le reste, admettait cependant quelques imperfections. Tout en continuant de la regarder fixement, je me mis à humer l'air ambiant, pour essayer de sentir la fille ; il m'apparaissait que son profil si harmonieux, se composerait parfaitement avec une de ces odeurs de filles, subtile et sans désagrément. (Rien à voir, avec la pestilence que j'avais connue en école de recrue, les premiers jours de mon service militaire.)

Je pensais ne pas être discret en l'examinant si précisément et si longuement, en tentant de m'empreindre de son odeur rien que par la vue ; je m'attendais d'ailleurs à ce qu'elle tournât à un moment ou à un autre la tête en ma direction ; fût-ce pour me dévisager et pour se plaindre de mon indiscrétion. Mais à mon grand désarroi, elle demeurait immobile, le regard captivé par le Lac. Certes, ses yeux ne restaient pas tout à fait statiques, ses pupilles que je voyais bien vivantes, semblaient suivre les remous de l'eau ; à moins que ce ne fut les mouettes au large. En tout cas, elle avait l'air s'amuser du spectacle de la nature, sans être distraite par le moindre élément humain. Comme si, ni moi qui insistais en la regardant, ni les enfants hurleurs qui traînaient de toutes parts, n'existions.

Elle me rappelait une tante à moi, une prof de biologie, toujours à l'affût de la moindre trace de nature. Même lorsqu'elle se trouvait en ville - quand elle venait chez mes parents - elle ne s'intéressait vraiment qu'aux composantes "étrangères" à l'homme, s'arrêtant ici pour un bouquet de lavande, s'attardant là sur un insecte rare, se penchant sur un sol pavé pour observer la mousse qui parvenait à y pousser.

Revenons à la fille. Son calme, si singulier, m'intriguait davantage au fur et à mesure que le temps passait et que je l'observais ; ma tête était maintenant tournée directement vers elle, je la fixais cette fois-ci en bonne et dû forme. Mon bras droit, quant à lui, je le laissais s'allonger sur le rebord du banc, comme pour approcher la fille, je tentais même de me déplacer de quelques millimètres plus près d'elle. Mais aucun de ces signaux que j'essayais pitoyablement d'envoyer ne donnait la moindre suite ; je me dis que j'étais idiot, à vouloir accaparer son attention alors que son monde, celui qu'elle observait, avait l'air de l'apaiser si intensément. Cependant, j'étais à présent bien trop concentré sur elle pour parvenir à fixer mes préoccupations ou mon regard sur quoi que ce fût d'autre pour de vrai.

Je décidais alors que j'allais faire comme elle : observer l'eau et les oiseaux.

Pour ce faire, j'imitai sa position, j'attablai mes mains sur mes genoux, je directionnai mes pupilles vers le lac et je tentai d'y baigner mon regard. Enfin, je me composai un air souple et reposé. Mais cette position ne sut durer : bientôt, la frayeur de voir partir la fille sans que je pusse l'aborder me terrifia. Il fallait que j'agisse et vite.

C'est alors que j'entrepris l’action.

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