nouvelle de kaoshiung part 1

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Le soleil, radieux en ce milieu d’après-midi, dardait sur l’Océan. Au loin, les vagues brillaient, reflétant la lumière englobante et rassurante du grand astre.
« Dis-moi, est-ce que ton esprit a toujours été aussi clair qu’il ne l’est à présent ? »

Elisa m’a posé cette question, en déposant sa main sur mon épaule. Nous étions en train de monter des escaliers en bois. Ces derniers constituaient la première partie de notre ascension vers le phare de Kaoshiung, sur la presque île de Chichin.

J’avais une noix de coco à la main, pelée de manière circulaire et alors, on percevait l’intérieur de sa peau, blanche et fibreuse. Le jus sucré et presque laiteux qui passait à travers la paille, et qui venait se frotter contre ma gorge, me rappela vaguement la fellation d’Elisa. Elle me l’avait prodiguée le matin-même, dans le lit double de notre hôtel bon- marché - mais tout à fait propre : le Backpaker Inn.

C’en avait été une première pour moi, dans le domaine du sexe oral. J’avais joui, et finalement mon sperme, qu’elle avait avalé, avait coulé un peu, longeant ses lèvres et puis son menton. Elle m’avait un peu fait l’effet d’un vampire. Il s’agissait d’ores et déjà d’un souvenir faramineux et j’avais hâte de retourner à l’Hôtel, après notre visite de Kaoshiung. Pas de doute, m’étais-je dit alors, mon intuition ne m’avait pas trompé : Elisa avait bien un rôle à jouer dans ma vie.
La noix de coco, nous l’avions achetée ensemble, auprès d’une petite vendeuse de rue. Son magasin itinérant occupait une place privilégiée, en face du débarcadère de Chichin. De nombreux touristes, arrivant du centre-ville, devaient passer devant cette vieille dame. Mais, son allure générale - discrète, peu coiffée et vêtue d’une blouse ample et délavée - semblait parfaitement authentique et pas le moins du monde affectée par l’extérieur. Elle avait les mêmes replis, au niveau de la commissure des yeux, que ma grand-mère. Le sourire doux de la vieille dame m’avait poussé, j’ignore pourquoi exactement, à lui donner en monnaie, deux fois le prix qu’elle avait initialement demandé pour le fruit.
Une fois la noix de coco payée, Elisa en avait profité pour m’instruire un peu. C’est ainsi que, passant à travers les stands avoisinants le port de plaisance - car Chichin était aussi réputée pour sa grande plage - où on vendait surtout des fruits de mer, essentiellement des calamars, des crevettes et des poulpes grillés, elle avait conté l’existence d’une secte de

noix de coco, située au large du Cambodge. Voici ce qu’Elisa m’a dit à son sujet.
Les membres de cette secte, munies de toges pâles et longues, se nourrissaient exclusivement de noix de coco, matin, midi et soir. Pour la plupart, il s’agissait d’occidentaux, qui venaient en stage sur l’île deux ou trois mois par ans. Là-bas, deux fois par jours, à l’ombre de cocotiers, ils se réunissaient pour promulguer des paroles de paix.

Le gourou, un type charismatique mais chauve et de petite taille, professait hebdomadairement des discours destinés à de nouveau adeptes. Il les donnait dans un cadre à tendance intime : son bureau personnel, situé dans une cabane en paille, sans électricité et sans eau. La séance se déroulait autour d’une grosse table ovale et les invités s’asseyaient sur des chaises rudimentaires de jardin, en plastique. Des disciples aussi présents offrait un fruit à boire aux nouveaux arrivants et au centre de la table, trônaient des nombreuses assiettes, remplies par des morceaux de chaire du fruit. D’après ce que j'avais compris, le gourou prétendait qu'en instituant un régime de noix de coco unique à travers le monde et pour tous les hommes, le réchauffement climatique cesserait et l’agressivité des êtres humains disparaîtrait. Les guerres disparaîtraient. Bien sûr, avait-je songé, comme nous passions devant une échoppe composées des distributeurs de crèmes glacées, c’était sans compter qu’il n’y avait de noix de coco, ni en Russie, ni au Canada.

Elisa avait pu me donner une description très précise du gourou en question, puisqu'elle avait justement eu l’occasion d'assister à un de ces discours. Un de ses ex-copains l’avait emmené sur l’île. Le gars faisait des études en histoire des religions et cherchait un sujet pour son mémoire de diplôme.

Elisa avait, je crois, eu pas mal d’expériences variées avec les hommes, mais à présent, c'était avec moi qu’elle était en train de se promener à Kaoshiung, sur la presque-île de Chichin. Après l’achat de la noix de coco, et de quelques minutes de marche, nous étions arrivés au pied de la colline qui allait nous mener au phare. Les escaliers en bois ne nous avaient pas fait rebrousser le chemin. Ceci, malgré la chaleur encore persistance de ce mois d’octobre.

Elisa était maîtresse d’école. Et, peut-être par habitude, elle adorait m’apprendre des faits nouveaux, partager l’actualité qu’elle lisait avec moi. Son domaine de prédilection se trouvant être l’histoire. Le matin- même, au petit-déjeuner à l’hôtel, comme je préparais mon sandwich bacon-omelette en sirotant un jus d’orange sans puple, elle s’était offusquée que je ne connaisse pas l’existence de Lady Diana. Elisa avait

déposé avec brusquerie sa tasse de café - berk l’odeur me revient à présent - et avait martelé de son fond la table. Elle avait désigné mon ignorance à l’aide d’une expression assez violente : « manque de culture. »

Maintenant, je sais que Lady Diana est décédée lorsque j’avais un an et qu’elle n’a rien fait de particulier dans son existence, je sais qu’il n’y a aucune bonne raison pour que je connaisse son existence. Si c’est ça être cultivé...

Tout en dégustant mes toasts, j’avais sorti le téléphone de mon pantalon de pyjama et j’avais écrit à mes parents, pour leur demander s’ils connaissaient Lady Diana. Ma mère, d’ordinaire assez peu prompte sur whatsapp, avait immédiatement répondu que oui, elle connaissait la Princesse de Galles. Ma mère, il faut le dire, avait cinquante ans.

Sans m’énerver, j’expliquais à Elisa qu’elle et moi, n’étions pas de la même décennie et qu’il n’avait pas de raison qu’elle s’emporte et qu’elle casse sa tasse pour si peu. Après tout, elle ne connaissait pas l’existence de Hulk et ne voyait pas l’intérêt de la connaître, alors que des millions de personnes à travers le monde rêvait de ce superhéros.
Revenons à l’île de Chichin. Elisa, je ne l’écoutais pas tellement en général, mais l’histoire de cette secte de noix de coco, m’avait beaucoup plu, je ne sais pas pourquoi.
Nous avions beau avoir douze ans de différence ; la sexualité que je découvrais auprès d’elle me donnait envie d’ignorer que nous étions tellement espacés dans le temps. Et j’étais même prêt à lui pardonner qu’elle n’aimait pas les jeux vidéos. Et qu’elle ne voulait pas croire que les jeux vidéos avaient fait de moi, quelqu’un de meilleur.
Devant nous, il y avait une famille de touristes chinois continentaux qui grimpaient les escaliers. Pourquoi je pouvais affirmer qu’ils étaient chinois ? Mes trois mois à Taiwan me permettaient maintenant de différencier le mandarin continental du mandarin de l’île de Formose. Le groupe était composé de trois adultes, de deux adolescentes et d’un garçon, vraiment plus jeune. L’adolescente la moins âgée portait un appareil photo Leica suspendu à son cou, le long d’une bandoulière en cuir. Elle se retournait souvent dans notre direction. Peut-être se posait- elle des questions sur la relation entre Elisa et moi.
A chaque fois qu’elle se pivotait de nos côté, en tournant sur ses jambes très maigres - qui devaient rendre sa montée au phare assez éprouvante - j’observais son appareil. Je pouvais imaginer qu’il produisait des photos de très bonne qualité.

Elisa et moi nous étions connus dans la cafétéria du centre de langues. Où tous deux nous suivions des cours de mandarin.
C’était un jour où j’avais acheté mon nouveau smartphone. Les coïncidences sont drôle : j’avais justement choisi ce téléphone parce que son appareil-photo était, selon les reviews amazon, vraiment impressionnant, capable d’un niveau de détail jamais connu jusqu’alors. Du moins sur un smartphone.

La cafétéria se trouvait à l’extérieur, devant l’école, et il m’arrivait souvent d’y passer une heure ou deux, avant de me rendre à mes cours de chinois. Ce jour-là, sur une table en bois, à l’abri d’un parasol rouge que je venais d’ouvrir pour me protéger du soleil, j’étais à la fois euphorique de ma nouvelle acquisition - le téléphone -, mais aussi accablé par une feuille administrative que l’école nous réclamait de remplir. Elisa s’était gentiment chargé de le faire pour moi, inscrivant habilement dans les cases, tout plein de chiffres et de mots qui m’avaient semblé impossibles, à moi, de placer dans les cases du formulaires. A la suite de cette rencontre, nous avions mangé plusieurs fois dans un restaurant italien près du centre de langues, où immanquablement elle commandait du jus de raisin, plus rarement des spaghettis couleur encre. Moi, je prenais toujours deux pizzas, car les pizzas à Taiwan sont trop petites et pas assez nourrissantes.

Ces repas aussi m’avaient convaincus qu’Elisa avait bien un rôle à jouer dans ma vie. Lorsqu’on joue à un jeu vidéo à scénario, la plupart des rencontres qu’on fait - qu’elles soient bonnes ou mauvaises - prennent sens à un moment ou à un autre. D’après ce que j’ai pu en voir, de la vie, la réalité n’est pas vraiment différente des jeux vidéos. C’est ainsi que la plupart de mes expériences en jeux m’ont été utiles, ont permis de confirmer et d’affirmer mes intuitions et de me connaître mieux, de savoir quelles sont mes priorités dans l’existence.

Avec Elisa, nous avions appris à nous connaître au cours des dernières semaines ; je l’avais embrassée dans la station de MRT à deux reprises derrière des colonnes, à l’abri du regards, et que j’avais pu sentir quelques parties de son corps, dont ses seins, follement excitants. Par SMS, je lui avais demandé si elle avait déjà fait l’amour et elle m’avait répondu que oui. J’étais à présent convaincu qu’Elisa constituait un personnage de ma vie. Et sans doute aussi, constituai-je un personnage dans la sienne. J’avais conclu, au terme de mes deux pizzas, qu’il s’agissait maintenant de comprendre nos rôles mutuels. J’avais hâte de continuer le scénario et elle m’avait répondu que, elle aussi.

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