Edouard Cube et Jasmine Piccador

Publié le par Ming WANG

Jasmine et Edouard, voisins de lits, ne s’observaient ni ne se regardaient. Ils s’ignoraient à la manière de bébés hagards qui, semblaient l'un comme l'autre à la recherche d’une maman. Deux petits esprits en formation, incapables pour l'heure de communiquer entre eux et moins encore de jouer ensemble.
Soudain, Edouard se leva et se rua sur un reste de gobelet qui contenait de la sauce soya. Il se frotta bruyamment le museau, d’un air viril, qui le rendait dégueulasse au moins quelque part. Le son de l’engloutissement fut même peut-être salace. Jasmine aima ça. Puis il reposa le plastique sur le reste des déchets, et négligemment, une goutte de sauce tomba sur la moquette, déjà bien maculée de fond en comble. Il revint ensuite à sa place initiale, sur le lit et grommela, d’une voix qui sentait la soya.
"AHHHH ! Je déteste mon PERE."
C’était la vérité. Edouard Cube détestait Philippe Cube, son géniteur. D’après ses dires, cette détestation n’était pas une impression, légère et seulement saisissable par instants ; ce n’était pas la révolte d’une adolescence de retardataire ; non, c'était bien plus, c’était une croyance, une conviction, peut-être une auto-duperie. Ce qui était sûr c'est que Edouard Cube ne doutait à jamais, ni une heure ni une seconde, qu’il détestait bel et bien Philippe Cube : il en était tout à fait certain. Et cette détestation constituait pour lui un point d’encrage dans la plupart de ses conversations sérieuses ; un essence, un moteur de vie. En un mot, c’était son petit holocauste personnel, son génocide intérieur de poche. Une souffrance dont il pouvait se servir à n’importe quel instant pour se rappeler à quel point son existence, douloureuse et merveilleuse l’avait préparé à devenir le génie qu’il était et qu’il allait être.
Mais depuis quand, au fait, détestait-il son père? Oh, approximativement depuis toujours. Cependant, il y avait bien ce souvenir de guêpe, précis et facilement répertoriable dans le paysage de sa mémoire …
LA GUEPE :
Ce souvenir remontait à deux décennies en arrière très exactement, alors qu'Edouard était âgé de six ans. C’était un dimanche, qu’il passait dans les campagnes du Sud, en compagnie de ses parents, de sa soeur et de son oncle. La matinée avait été dédiée à une marche éprouvante, le long de sentiers ensoleillés, avec en primeur, le souvenir d'un lourd sac-à-dos, rempli d'une gourde.
A midi de ce même jour, au cours du pique-nique, alors qu’Edouard était calmement en train de manger son sandwich, assis sur une serviette de cuisine placée au milieu des herbes, il avait aperçu une guêpe, une grosse guêpe, immense comme un pouce au minimum (d’après sa mémoire) venir hanter du côté de son oncle. L'animal avait terminé son vol, en se faufilant dans le cou du frère de sa mère. Il se trouvait que ce dernier était allergique aux piqûres d'insecte.
Cette scène de pique-nique revenait régulièrement dans la tête d’Edouard, comme un vieux film ; il revoyait la trajectoire de la guêpe, chacun de ses derniers mouvements - battements - ainsi que son coup d’aile final, avant de pénétrer dans la bouche de l’oncle. Le jeune Edouard n’avait pas osé prendre la parole pour annoncer la présence de l’insecte, il n’avait pas osé s’exprimer devant son père. Les repas dans sa famille représentaiennt alors des instants sacrés, où les enfants n’étaient autorisés à parler sans autorisation. Vingt ans plus tard, Edouard s'en plaignait encore et en substance ses doléances ressemblaient maintenant à ça : « trop habitué à fermer mon clapet-clap-clap, je me suis dit, façon « normish » que j’avais davantage intérêt à garder ma gueule bouclée pendant que je mangeais et à occulter ce « détail de guêpe ». Mon père trouvait que ça faisait bien que ses gamins se taisent aux repas, quand ils n’y étaient pas conviés. Education de prolos, qu’est-ce que tu veux ? J’ai jamais été traité comme un king moi. Résultat, mon oncle s’est fait piquer dans la gorge, réaction allergique, on n’a pas su réagir à tant. L’oncle s’est asphyxié. Tu te rends compte, merde… quoi, j’ai la mort de mon oncle sur la conscience. A cause de mon père ! AAAAHHH ». Depuis qu’Edouard avait raconté ce souvenir à Jasmine, depuis qu’il était convaincu que l’éducation rigoureuse de son père avait fait de lui un criminel, d’autres souvenirs - tout aussi dramatiques - lui étaient revenus. Et alors, il les partageait volontiers, se sentant la grandeur et la sensiblerie du poète maudit et magnifiquement voluptueux, dans une intériorité subtilement scabreuse. Il n’avait rien à envier à la souffrances des autres et il estimait que tout ce qu’avait pu endurer Jasmine étant petite constituait un petit « o » ce qu’il avait connu lui.
On était toujours sur le lit de Jasmine Picador.
- OUI !!! JE DETESTE DE MON PERE ; CET ABJECT BOUT D’ETRE HUMAIN SCLEROSE ET FRUSTRE, JE LE TUERAI JUSQU’A MA PROPRE MORT.
Edouard songeait que le ton agressif de sa voix, loin de faire fuir les filles, les excitait aussi. Et il n’avait pas loin d’avoir raison. Ses gueuleries, c’était sa façon sublime - et infiniment plus subtile - de faire l’amour.
JE DETESTE MON PERE !!! S’IL CREVAIT JE POURRAIS ENFIN AVOIR MAIN SUR SON HERITAGE A LA CON ; J’ARRETERAI DE FAIRE MA RECHERCHE MERDIQUE EN ECONOMIE ET JE M’ENFERMERAIS DANS SON APPARTEMENT DU 17èME à PARIS. ET JE POURRAIS ENFIN DEVENIR PROUST. C’EST VRAIMENT MON REVE BORDEL. DEVENIR ECRIVAIN MAUDIT ET OUBLIER TOUTE CONTRAINTE SOCIALE ; MAIS LA JE PEUX PAS A CAUSE DU REGARD DE MON PEEERE ; J’AI ENVIE DE LE NIQUER PAR DERRIERE. TU LE COMPRENDS CA, HEIN ? QUE JE LE DETESTE MON PERE.
Parfois tout de même, pensa Jasmine, ce garçon montrait trop d’efforts à ne pas être niais et alors, sa déniaiserie fleurait le ridicule.
A ce moment-là, dans la chambre, le réveil sonna. Le « couple » s’était levé plus tôt que prévu. Jasmine profita de cette pause dans les hurlements d’Edouard pour se lever du lit, saisir le téléphone et le faire taire. Ceci accompli, elle rejeta l’appareil sur le canapé et se mit en quête de ses habits.
Mais, comme elle s’éloigna du matelas, Edouard retint son bras: « Mademoiselle hep hep hep ! Ne partez pas si vite !!! J’ai une proposition à te faire. »
Jasmine haussa les sourcils, avant d’entendre … la proposition, probablement, la plus importante de sa vie.
- Je crois que : On devrait se marier.
- Quoi ?
- Oui, un mariage blanc, bien sûr. On va pas se gaver à devenir amoureux et tout. Un mariage pour les papiers.
- Un mariage blanc ?
- Oui, normish quoi. Toi, t’as le passeport suisse, moi, je l’ai pas. Je veux le passeport suisse, c’est trop stylé. Et ça me rassurerait. Je te propose pas de l’argent, mais je suis beau et intelligent, voilà ce que je t’offre. Un mariage avec un type intelligent et beau. On devrait se marier. Ca me paraît super simple. JASMINE, ON SE MARIE ? C’est tout à fait officiel.
Jasmine, à l’entente de ce mot inattendu « mariage », retomba sur le lit, sur Edouard. Pour une fois, Edouard prit l’initiative d’embrasser Jasmine, sur les lèvres. Et il les mordit. Elle tremblait. Edouard poursuivit, la prenant dans ses bras.
- Tu te rends compte que tu te marierais en blanc avec un futur Prix Nobel d’économie ? Tu vas vraiment trop te gaver, en fait, je comprends même pas comment, en tant que fille, tu pourrais refuser. Après, c’est sûr c’est toi qui vois. A ta place, je sais ce que je ferais.
Jasmine l’embrassa sur l’oreille - il en avait des petites et les filles craquaient assez souvent sur ces dernières. Surtout lorsqu’elles remarquaient que c’était une alternative moins salace que le sexe. Jasmine prit la parole, assez spontanément.
- Dire qu’il y a des filles qui attendent des années avant de se voir proposer un mariage. Et moi, paf, je passe une nuit avec toi et alors, le matin, tu me demandes en mariage blanc. Je suis vraiment trop heureuse.
Sur le coup, il se peut même qu’elle fût assez sérieuse. Elle observa son futur mari. Très rond, le visage d’Edouard entamait un processus d'empâtement certain ; la première fois que Jasmine l’avait rencontré, il avait une tête beaucoup plus mince, plus angélique aussi. Mais maintenant, à 26 ans, se découvraient enfin les traits d’adultes définitifs d’Edouard Cube. Au bas de son front, étaient plantés deux yeux minces noirs et vifs, aux cils qui clignaient avec effervescence et dont les paupières ne s’ouvraient jamais qu’à moitié, lui conférant la mine épouvantable de celui qui a un réveil difficile. Et peut-être, plus distinctif de tout : nul ne manquait ses dents de vampire d’origine, qu’une mauvaise hygiène avaient élimées encore davantage et rendues brunes tachetées. Il avait une gueule de loubard intellectuel, mais puait l’efficacité dans les idées. Oui, il réfléchissait mieux et plus vite que les autres. Il était droit et son nom de famille - Cube - avait selon toute évidence dû/su le sculpter un peu. Pour ce qu’il en était de ses habits, il pouvait se montrer étonnamment féminin de ce côté-là : il retournait régulièrement à Montpellier faire du shopping avec un de ses meilleurs amis - joueur d’échec - dans des boutiques pas très onéreuses, qui lui permettait d’avoir un air parisien moyen.
Il rouvrit la bouche.
- Pour moi, ce serait vraiment trop trop stylé le passeport suisse. En cas de troubles majeurs, si par exemple l’Algérie décidait de nous envahir - la France deviendrait alors l’Algérie du Nord - alors je pourrais toujours venir habiter dans ton pays. C’est quand même trop stylé. Merde, quoi. Normish quoi, genre MOI je vais devenir SUISSE.
- Tu n’as pas le profil pour devenir Suisse, tu as beaucoup trop de conversation, suggéra Jasmine.
- C’est justement ce que je te dis, JASMINE ! Je peux pas obtenir les papiers helvètes, à moins de me marier avec toi. Alors qu’est-ce que t’en dis ? Te marier avec un prix Nobel, c’est pas la classe ?
Le visage d’Edouard, encore exempt de rides réelles - pour l’instant, ses creux de visages n’étaient que la manifestation de fatigue due à une mauvaise nuit - fit rire Jasmine. L’idée que ce freluquet devint un jour un Monsieur avait quelque chose de grisant. Ca demandait une imagination colossale, de dinosaure. Comme un saut dans l’espace-temps.
- Mais Edouard … tu vas mourir à 40 ans. Tu n’auras pas le temps de gagner le prix Nobel et de devenir Suisse à la fois.
- T’en fais pas, le passeport suisse va me faire gagner vingt ans de vie, ma grosse, flanqua Edouard. D’ailleurs, depuis que je vis à Genève, je ressens périodiquement le besoin de manger des céleris. C’est un signe, merde quoi…, si mon corps me réclame des céleris, c’est qu’il en a besoin. Là, je me dis merde quoi … la nature elle est merveilleuse et magique … bien qu’absurde. Normish quoi, je vieillis, j’ai besoin de manger des céleris, je deviens Suisse. Ben voilà, c’est cette même nature qui fait que là, moi Edouard Cube, 26 ans, futur Prix Nobel d’Economie, admirateur de Bastiat, je dois me taper deux céleris entiers par semaine pour répondre aux besoins sincères de mon corps. Ah la nature ! Je supporte plus de manger des macdos. Pourtant, oh combien ce serait ce serait génial si mon corps pouvait m’autoriser à piffer 4 menus bigmac par semaine, comme à la belle époque. Ce serait la solution facile.
- Tu manges plus de macdos, toi ? s’exclama Jasmine, se souvenant de leur première rencontre, quelques années plutôt en Angleterre.
- Si mais normish quoi, ça m’arrive mais bon, moins souvent ma grosse. Maintenant, ma tête me demande des céleris.
- Ok, pour le mariage, lança Jasmine. J’ai rien à perdre, avait-elle décrété, dégoûtée par les décisions trop mûrement réfléchies - on y reviendra. Je suis OK pour me marier avec toi, en blanc.
- BANCO, hurla Edouard en tendant le poing, signe honnête de victoire sur l’univers et sur le destin.
Il se leva d’un bond et sortit de l’appartement ayant annoncé qu’il allait acheter des croissants pour le petit-déjeuner.
En attendant son futur mari, Jasmine ouvrit la fenêtre, détala son tapis de yoga et fit ses abdominaux quotidiens.
Quelques minutes plus tard, Edouard revint avec deux menus MacCafé, deux burgers au bacon-omelette. « Où sont les céleris ? » demanda sa future femme « Je les ai mangés en cours de route. Il ne reste plus que les en-cas. » répondit-il en sortant des sacs en plastique gris-brun la nourriture.
Jasmine, désormais soucieuse d’arriver en mariage en bonne santé, fine et belle, n’en avala qu’une morse. Et se laissa exciter lentement et gentiment par la caféine et par son alliance future avec un prix Nobel. Blanc ou pas. Ce projet allait constituer des ennuis certains mais grisants ; par dessus tout, Jasmine Picador espérait des mouvements dans son existence fonctionnariale - cet enlisement certain qui la menaçait. Cette fatalité qu’elle observait chez la plupart de ses collègues, alors même qu’ils n’y étaient pas préparés.
Avec ce mariage blanc, son parcours de vie, ressemblerait peut-être davantage à une ruelle bondée de Djakarta ou de New-Dehli, qu’à à une autoroute limitée à 140km/h dans les rues de Luxembourg, comme elle l’avait toujours craint. Elle espérait aussi que son anxiété naturelle, que ses rencontres sociales allaient distraire ses crises d’angoisse et qu’elle défoulerait sa peur de l’existence et de l’incertitude à travers les tracas générés par son mariage…A la manière dont une personne allergique guérit soudainement de son allergie, après avec contracté quelque maladie plus grave. Ces crises qui n’avaient pas lieu d’être et qu’elle qualifiait de « coquillettes névrotiques vidissimes. »
Edouard termina les deux bacon-omelette, emprunta un t-shirt large à Jasmine, lui adressa une bise respectueuse et s’en alla dans son bureau ; c’était dimanche, son jour préféré de la semaine. En effet, le dimanche, ses collègues vaquant à des occupations basses catégories - du genre trekking en montagne ou lessive - Edouard se retrouvait seul au bureau. Si bien que là-bas, il pouvait disposer de ses mouvement librement, et se lever quand il en éprouvait le besoin, sans être jugé ; il pouvait arpenter le parquet, hocher la tête et y provoquer des idées - penser. Personne n’était là pour juger de son autisme. Le dimanche, ce jour pour devenir le génie qui tuerait son père.

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